Relire le Che en 2018

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Quand le groupe musical Rage Against the Machine a brandi l’image du Che, leurs fans se sont-ils plongés dans la lecture de Voyage à motocyclette du jeune Ernesto Guevara (1928-1967)? Originaire de Cuba et militant de la gauche radicale aux États-Unis, le sociologue et professeur émérite de science politique, Samuel Farber n’exclut pas cette aura en lui dressant un portrait politique dans Che Guevara, ombres et lumières d’un révolutionnaire paru chez M Éditeur en 2017, cinquante ans après sa mort.

On ne dira pas du diptyque filmique Che: Part One et Part Two (2008) de Steven Soderbergh, qu’il s’agit d’une «appropriation culturelle» si l’on considère le cinéma américain comme étant le mode de représentation universel, même si le Che a combattu toute sa vie contre l’hégémonie de cette puissance mondiale. Le portrait politique est un choix astucieux de la part de l’auteur puisque ce genre évite le paradoxe entre la fausse objectivité de l’histoire et la subjectivité des écrits de l’activiste. Ainsi, Samuel Farber confronte le personnage historique ou l’homme nouveau, si c’est le cas, à son contexte politique. Cette critique sévère et rigoureuse de l’action de cette icône conduit le lecteur, par contraste, à rétablir la signification de son existence dans une perspective générale.

De prime abord, l’auteur élucide des hypothèses fausses encore en vigueur sur l’évolution de la révolution vers le communisme qui aurait été planifiée par Fidel Castro, ses proches et le Partido Socialista Popular (PSP) avant le renversement de la dictature de Batista le 1er janvier 1959. Les droites étatsunienne et cubaine, la plupart des démocrates et une partie de la gauche maintiennent que le choix du communisme s’est fait par opposition aux États-Unis. Dans le même ordre d’idées, les milieux progressistes et dans la gauche, l’élimination de la liberté de la presse et des libertés démocratiques est la réaction à l’hostilité de l’impérialisme étatsunien. Quizas que no!

L’adhésion de Cuba à l’Union soviétique nuit doublement aux projets du Che. À la suite de la signature de l’accord entre les deux superpuissances mettant fin à la crise des missiles d’octobre 1962, l’Union soviétique préférait que le Che foule l’Asie et l’Afrique plutôt que la cour-arrière de la plus grande puissance militaire: l’Amérique latine. Le lecteur peut se demander si cette crise n’a pas été le théâtre de la préservation de la doctrine Monroe, de l’Amérique aux Américains annoncée au Congrès américain en 1823? Mauvais gestionnaire, le plan d’industrialisation du Che l’a contraint à importer du pétrole soviétique face à l’échec de la découverte et de l’exploitation de réserves d’hydrocarbures sur l’île. Ainsi, Cuba devient plus dépendante de ce système communiste instauré par des figures comme Lénine, inspiré de la philosophie de Marx, que le Che critique d’une tonalité tiers-mondiste.

Les rapprochements avec le dictateur soviétique Joseph Staline de la jeunesse à la direction de la Banque nationale de Cuba et au ministère de l’Industrie d’Ernesto Guevara, en passant par toutes les phases de la révolution, sont surprenants, car justes. Autoritaire, le Che omet l’idée véhiculée par le Manifeste de Marx comme quoi le socialisme implique l’existence d’un ordre politique démocratique se constituant en une autre forme de société de classe. Ce qui se rapproche le plus du communisme à Cuba, tant idéal soit-il, est ce que des chercheurs en sciences sociales appellent l’«économie morale». À chaque bonne action, un système de rétribution récompense le travailleur jusqu’à ce que le respect de la discipline soit spontané.

Samuel Farber met l’emphase sur Cuba dont il décrit la situation politique dans les moindres détails. En 1960, le Che y publie le manuel pratique La guerre de guérilla, sa contribution la plus significative à la pensée et à l’action révolutionnaires.

Guérilla latino-américaine

Selon le médecin argentin, la Révolution cubaine a apporté trois contributions fondamentales aux mouvements révolutionnaires du continent américain : les forces populaires peuvent remporter la guerre contre l’armée; il n’est pas utile d’attendre que toutes les conditions nécessaires à la révolution soient réunies, l’insurrection pouvant les créer; dans les pays sous-développés d’Amérique, la campagne est la base de la lutte armée.

Après avoir pris ses fonctions à la forteresse de la Cabaña, où plusieurs opposants au régime socialiste sont liquidés, le Che inaugure une «Académie militaire culturelle» pour alphabétiser et élever le niveau culturel et politique des troupes. Équitation, échecs, rencontres sportives, expositions artistiques, concerts et représentations théâtrales sont à l’horaire. Les courants révolutionnaires latino-américains de l’époque misaient sur des révolutionnaires convaincus, honnêtes et intransigeants, sans considérer la démocratie comme une option, rappelle Samuel Farber.

Devant l’importance de la pauvreté, de l’insuffisance du développement économique et de la sujétion à l’impérialisme de la situation en Amérique latine, le Che adopte cette optique mondiale: «les peuples peuvent être facilement distraits de l’objectif socialiste par de nombreuses forces, aussi bien par la propagande capitaliste et impérialiste véhiculée par la presse que par l’attente d’améliorations immédiates de leurs conditions de vie».

En Bolivie, il fait une proposition «hautement irréaliste» en demandant aux mineurs d’abandonner leur travail, leurs familles et leurs communautés pour partir rejoindre son groupe de guérilla. L’ascétisme du Che va lui être fatal.

La lecture de ce livre peut donner le même mal de bloc que de tenter de déchiffrer le Granma, le journal officiel de Cuba. Puis, une prise de conscience surgit dans notre esprit : le ressentiment généré par les inégalités du capitalisme a été d’une force inouïe pour engendrer un tel casse-tête structurel.

Refermant le livre, on prend une bouffée d’air. Puis, on s’élève tels le cosmonaute du film Solaris (1972) d’Andreï Tarkovski ou le simple d’esprit du film Guaguasi (1983) de Jorge Ulla.


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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