L’homme du sous-sol, plongeon dans l’oeuvre de Dostoïevski

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Éloïse Choquette

Presque exactement 135 ans après sa mort, l’œuvre de Dostoïevski continue de fasciner génération après génération, et d’être interprétée et réinterprétée sur les planches comme au cinéma. Le Prospero, pour célébrer le 40e anniversaire du Groupe de la Veillée, renoue avec le dramaturge russe en ouvrant l’année 2016 avec deux pièces du célèbre auteur de Crime et châtiment: Le Joueur, dans la salle principale, et L’homme du sous-sol, dans la salle intime. Cette dernière pièce, inspirée des Carnets du sous-sol, est l’œuvre d’une jeune compagnie française, le théâtre Liria. À défaut d’être parfaitement limpide, la création basée sur l’œuvre de Dostoïevski marque par son intelligence, sa créativité et son originalité.

La pièce commence, de manière inattendue, dans le couloir près de la salle intime. C’est là que Simon Pitaqaj commence son interprétation de cet homme qui habite ce sous-sol qui n’est, en fait, qu’un véritable débarras d’objets hétéroclites. D’emblée, on est séduit par le ton extravagant de la pièce, qui se poursuit finalement dans la salle intime en tant que telle, rendue méconnaissable pour l’occasion. Chapeau, donc, à la scénographie, signée également par Simon Pitaqaj, qui reste aussi efficace que surprenante.

Plus que simples observateurs de ce mystérieux homme dans son sous-sol, dont on n’apprend guère plus que son amour mélancolique pour les mots et les discours-monologues, les spectateurs deviennent ses invités de marque. Pitaqaj n’hésite d’ailleurs pas à briser le quatrième mur – même littéralement dans ce cas-ci ! On n’est pas, on n’est plus dans une salle de spectacle – on est véritablement dans le sous-sol, dans l’inconscient et l’imaginaire de cet homme intriguant, qui nous sert un monologue incessant dans lequel se mélangent banalités et vérités profondes de la vie.

Saluons la performance et la mise en scène exceptionnelles de Simon Pitaqaj, qui est tellement convaincant qu’on a peine à le dissocier du personnage, à qui il apporte une énergie et une vivacité d’esprit qui se prêtent très bien à l’alternance de folie et de génie qui saisissent le personnage de manière intempestive. Né à Gjakovë, au Kosovo, Pitaqaj mentionne d’ailleurs que «  L’Homme du sous-sol, c’est un peu le mélange entre ce que je suis, ce que je porte, mes origines kosovares et le texte de Dostoïevski ». C’est peut-être pourquoi son interprétation dépasse le simple jeu théâtral, pour ne plus former qu’un hybride mi-Dostoïevski, mi-Pitaqaj.

Malheureusement, la lourdeur du propos, combinée avec la succession extrêmement rapide d’idées parfois sans liens les unes avec les autres, rend la pièce plus longue qu’elle ne l’est en réalité, et surtout, plus difficile à suivre. Il faut dire qu’un monologue, même entrecoupé d’interpellations joviales du public, reste un exercice de style éprouvant, et dans ce cas-ci, particulièrement essoufflant.

Néanmoins, cela n’empêche pas le spectateur de sortir du spectacle peut-être un peu moins idiot, mais surtout, beaucoup plus conscient de sa propre idiotie. Nous avons tous un peu, au fond de nous, un homme dans un sous-sol, qui ressasse sans cesse ses souvenirs, pour mieux les oublier et les redécouvrir. Comme le lance l’homme du sous-sol, en parlant d’amour, de la vie, de la liberté: « Que vaut-il mieux, un bonheur médiocre ou des souffrances supérieures? Hein? Que vaut-il mieux? »

Une pièce à voir, malgré sa lourdeur, et peut-être même deux fois, pour l’apprécier dans toute sa globalité.

L’homme du sous-sol sera présenté dans la salle intime du théâtre Prospero jusqu’au 13 février inclusivement.

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À propos du journaliste

Éloïse Choquette

Éloïse Choquette fait comme si elle menait une vie bien rangée d’architecte de jour – et devient une personne éclectique de nuit. Que ce soit en étant activement impliquée dans des organismes à but non lucratif, ou encore en faisant des études à temps partiel à Concordia en littérature et études des peuples autochtones, Éloïse aime diversifier ses champs d’intérêts, qui passent du féminisme intersectionel à la littérature, en passant par la science-fiction, les arts de la scène, le cinéma, la mode et le design. Journaliste chez Pieuvre depuis 2011, elle raffole de théâtre, de musique et de danse, qu’elle se plait à disséquer avec un enthousiasme certain. Elle puise la plupart de ses citations et inspirations quotidiennes dans Star Trek et Harry Potter, sujets dont elle peut discourir pendant des heures.

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