Un théorème d’Euclide qui remue au Monument national

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Présentée par les finissants de l’École Nationale de Théâtre, la pièce d’Hugo Fréjabise, Le théorème d’Euclide (une polémique), remue le spectateur, lui donne à penser et le déroute aussi. À travers une écriture vive, intelligente et fragmentée, le jeune auteur propose une dizaine de personnages étranges, comme sortis d’un album de bande dessinée qu’on ouvrirait en plein milieu, et donne à réfléchir sur le tragique de la vie, dont il présente une lecture personnelle et presque messianique.

Sur le document offert au spectateur pour annoncer la pièce trône une très longue citation du philosophe Clément Rosset, issue d’un de ses nombreux livres sur son thème de prédilection, soit la philosophie tragique.

Pour Rosset, le tragique est le propre de l’humanité. Philosophe sans illusion aucune, il assume et supporte (ce qui est la chose la plus difficile au monde) le réel tel qu’il est. Du coup, la liberté est une illusion de plus, et il prend acte de la condition humaine sillonnée de violences, d’échecs, de maladies et d’autres maux… avec au bout la mort.

Pour illustrer la chose et la mettre en scène, six acteurs se relaient dans des rôles de personnages gratuitement violents ou de victimes innocentes. Il y a cet homme armé qui tue un autre au nom de l’injustice primordiale, après que sa victime eu le temps de lui démontrer sa bonté; deux sœurs dans leur poste de garde d’une tour abandonnée et qui jouent aux snipers, Ptolémée un DJ qui cherche une grande salle où pouvoir se produire, et sa productrice Euclide qui n’use que de concepts mathématiques lorsqu’elle s’exprime, et d’autres encore…

La vision en plongée des spectateurs leur donne un peu le vertige, les place dans une position supérieure et rend bien l’effet de la tour désaffectée. Certaines scènes sont filmées en caméra GoPro et ajoutent au caractère étrange des personnages. Les acteurs sont excellents. Le rythme va bon train. Et la conséquence de ce existence absurde débouche, en accord avec encore Rosset, sur le sentiment paradoxal de joie.

Là où le texte de Fréjabise dévie de la pensée du philosophe, c’est lorsqu’il poursuit au-delà de cette joie découlant du tragique et imagine un autre monde, soit un double du réel, qui serait meilleur et où régneraient la paix, l’amour et je ne sais quelle autre illusion…

J’ai regretté cette suite naïve. Mais la pièce est quand même intéressante, avec une belle mise en scène, et elle m’a donnée envie de replonger dans la lecture de Clément Rosset.

Auteur: Hugo Fréjabise

Distribution: Jérémie Caron, Esther Duplessis, Janie Lapierre, Cédric Lavigne Larente, Pierre-Alexis St‑Georges et Valérie Tellos.

Sous la direction de Solène Paré


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À propos du journaliste

Sophie Jama

Anthropologue, écrivaine, journaliste

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