Until our Hearts Stop, du touché au dansé

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Oeuvre pour six danseurs et trois musiciens, Until our hearts stop,de Meg Stuart et présenté au Festival TransAmériques, est un spectacle dense et profond qui nous fait entrer dans un espace de liberté totale du corps.

Dans un lieu qui fait penser à un sous-sol, un lieu social, donc, mais relativement privé, la notion d’intimité est fouillée à son degré le plus extrême. Ambiance des années 1960-1970, un velours violet recouvre le plateau dont le centre est découpé dans un revêtement miroitant. Le spectacle commence alors que les danseurs se placent sur scène dans des positions qui permettent d’offrir à leurs compagnons la possibilité d’utiliser leur corps comme base pour créer des formes par des jeux d’encastrement, d’escalade, de mobiles acrobatiques, de contrepoids. Initialement délicat et empreint du respect du corps qu’on ne connait pas, le procédé finit par s’exalter pour laisser place à des corps à demi nus qui se reniflent et se touchent. À partir de là, par des jeux ritualisés à deux ou en groupe, les danseurs vont vivre – et tenter de nous faire ressentir – des rencontres sensorielles mystico-utopiques, des moments de perceptions empathiques, dans une quête: celle de faire communauté.

S’il est fortement esthétisé, le spectacle Until our hearts stop est une oeuvre brute. Brute, d’abord, car on y lit assez visiblement le processus de création. « Enfermés » quatre mois dans ce qui était déjà le décor définitif, les artistes ont testé des manières d’être ensemble, de s’appréhender, d’être en contact les uns avec les autres. Ils ont été hypnotisés, ont fait l’expérience de la magie. Ils ont senti et vécu ensemble. Danseurs, acteur et musiciens ont improvisé et improvisé ensemble une multitude de propositions dont seulement un certain nombre reste dans la pièce finale dans leurs interprétations les plus honnêtes possible. C’est en effet un spectacle définitivement « expérientiel qui n’est pas facile à performer », nous explique l’une des artistes « car les corps changent d’un spectacle sur l’autre, les odeurs, les poids ». Or il ne s’agit pas de faire semblant, mais de faire réellement l’expérience du corps de l’autre à chaque représentation. Les artistes ont dit oui à une exploration et à un jeu presque sans limite. Rend-il vulnérable? Au contraire ce jeu semble donner de la force car il ouvre un champ des sensations infini et donne l’impression que tout est envisageable si on se donne la permission d’aller vers là où on ne sait rien.

Cette œuvre sensuelle et sensorielle dont la beauté tient en grande partie à un duo de femmes à la reconquête de leur corps féminin, dans une découverte à deux à la fois naïve et joueuse, sensuelle et empreinte de désir, combative et provocatrice. Dans une scène mémorable, les deux femmes nous offrent leurs corps entiers et ouverts dans une liberté et une impudeur extrêmes, mais avec une fragilité et une sincérité qui prend aux tripes. Sans vulgarité, ni voyeurisme. Les voir toutes les deux se découvrir elles-mêmes ainsi que l’une l’autre est une des grandes réussites du spectacle.

La composition musicale est exceptionnelle et ses variations de registres rythment le spectacle qui à force de jouer sur la déconstruction paraît parfois un peu long. Aussi les corps jazzent-ils de manière hypnotique avant d’exploser dans une frénésie complètement rock, ou encore de se laisser porter dans des dédales mystiques.

Maladresse, inconfort, pulsion, désirs et libération. Meg Stuart vient titiller notre degré de curiosité et d’ouverture à l’autre, mais aussi notre capacité à nous illusionner et à nous étonner comme si on pouvait tout redécouvrir toujours, et accéder à une infinité de niveaux de sensation et de perception. Elle nous fait toucher du doigt la frontière entre danse et théâtralité. Entre magie et incantation. C’est très joyeux. On en ressort exorcisés.

À l’Usine C

Dans le cadre du FTA

Les 25 et 26 mai 2018


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À propos du journaliste

Mathilde Perallat

Mathilde Perallat vient de France, et plus particulièrement de Provence. Avant de s’installer à Montréal, elle a passé plusieurs années dans la capitale culturelle française où elle s’est nourrie de théâtre, de danse et de cirque en forte quantité – autant que de qualité. C’est aussi par sa propre pratique des arts du cirque, en tant que danseuse aérienne, qu’elle est tombée amoureuse des arts de la scène. Formée en sociologie et en gestion, et doctorante à Concordia dans une recherche sur le rôle social que peut porter le cirque, Mathilde s’inspire et nourrit son âme et son esprit de spectacles en tous genres tout en continuant à se forger un esprit critique, cette critique qui fait si bien la réputation de son pays, pour le meilleur et pour le pire. Elle sait néanmoins mettre de l’eau dans son vin (selon les circonstances) et tente de donner des avis qui mesurent regard personnel et mise en perspective, toujours dans une grande ouverture.

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