Profiter du temps qui passe, tout en sachant que ce dernier est compté, fait partie des qualités de cet hypnotisant 9 Temples to Heaven, un premier long-métrage de fiction thaïlandais qui ne plaira pas à tous en raison de la radicalité de sa démarche, mais qui saura satisfaire avec brio, de par un fourmillement de trouvailles.
Il est probable que si Sompot Chidgasornpongse n’avait pas été l’assistant-réalisateur, pendant plus de 20 ans, du cinéaste Apichatpong Weerasethakul – un habitué du Festival de Cannes, où il a notamment remporté une Palme d’or –, il n’aurait pas osé faire preuve d’autant d’ambitions pour son premier long-métrage de fiction.
Cela aurait été une erreur, tellement sa voix est distincte et son talent cinématographique certain, se lançant dans la réalisation d’une épopée de 140 minutes dont le rythme régulièrement contemplatif en rebutera plus d’un.

Ici, la prémisse demeure simple. Au cours d’une journée, sous le conseil et la prémonition du patron d’un des membres d’une famille de neuf, ceux-ci doivent visiter neuf temples dans le but de « sauver » la vie de la mère.
Contrairement à d’autres films aux origines orientales mettant en scène des mères et des grands-mères mémorables, comme Minari de Lee Isaac Chung ou Madeo de Bong Joon Ho, ici, le film s’intéresse davantage à tout ce qu’il y a autour de cette prémisse centrale, construisant un microcosme qui reflète le nôtre, où chaque élément contribue à l’ensemble, dans toutes ses forces et ses faiblesses.
À partir d’un parcours classique prenant des airs de road movie, on prend la route et on enfile les temples selon le plan de match initial.

Pourtant, sous l’oeil aiguisé du directeur photo français Jonathan Ricquebourg, qui nous avait tant fait saliver avec La passion de Dodin Bouffant de Tran Anh Hung, on trouve toutes sortes de détails supplémentaires.
Ainsi, on croule bientôt sous les éléments entourant le périple, que ce soit avec les dialogues plus révélateurs qu’on ne le croit, ou encore dans les non-dits.
Rapidement, un humour d’une grande finesse se fraye aussi un chemin à travers l’ensemble, et on réalise que le film, d’une impressionnante intelligence, en a long à dire sur le statut de notre réalité actuelle.
Ainsi, chaque visite devient l’occasion de porter un regard critique sur le sort de la foi, de nos jours, et de son évolution dans le monde technologique, montrant brièvement des peintures en apparence sacrée sur les murs qui incluent subtilement un téléphone intelligent aux mains d’une entité divine, par exemple.

Avec une certaine objectivité, et toujours avec tendresse et bienveillance, on suit, malgré les réserves. Un peu à l’image de ce frère qui accompagne, conduit les convives, mais ne participe pas aux prières.
La présence devient importante dans un contexte d’incertitude et le film aime bien le rappeler.
D’autant plus que les interprètes sont judicieusement nuancés, capables de livrer leurs répliques avec justesse et montrant une fratrie d’une grande crédibilité.

Tout cela s’effectue d’ailleurs non sans une certaine pointe d’ironie, notamment quant à la valeur des dons qu’ils doivent effectuer pour assurer la réalisation de leurs souhaits les plus chers, on aime réfléchir sur la notion des croyances.
En développant ici et là la place de chaque membre de la famille, on y ajoute peu à peu des réflexions sur les générations, sur la solitude, sur la paix intérieure… En fait, l’un des monologues les plus marquants aborde de plein front la dépression.

Dans ce film, les magnifiques images sont accompagnées d’un travail sonore réfléchi et soigné. Le tout effectue un surprenant virage à mi-chemin vers une poésie méditative assumée. En brouillant les pistes entre le concret et l’imaginé, le jour et la nuit, la vie et la mort, la production est ainsi prête à passer au niveau supérieur.
9 Temples to Heaven s’immisce ainsi graduellement en nous, au fur et à mesure que sa richesse nous montre toujours plus l’étendue de ses possibles. C’est un long-métrage d’une maîtrise bien plus intimidante qu’elle n’y paraît au départ, et qui n’aura pas fini de nous trotter en tête.
8/10
9 Temples to Heaven a été vu dans le cadre de la 55e édition du Festival du nouveau cinéma. En l’absence de distributeur, il ne semble pas y avoir de sortie en salle de prévue pour l’instant.





