Avec sa plus récente bande dessinée, intitulée Laurence à son insu, le scénariste et dessinateur québécois Simon Labelle invite à la réflexion et à l’introspection en mettant en scène une femme qui, malgré des apparences de réussite, semble vivre sa propre existence comme si elle n’en était que la spectatrice.
À l’approche de la trentaine, Laurence Lussier-Gauvin a tout pour être heureuse. Professionnellement, elle travaille dans le domaine des relations publiques, où elle ne manque pas de défis, puisqu’elle doit rétablir la réputation de différents clients, comme une compagnie d’aliments végétariens accusée faussement sur les réseaux sociaux d’incorporer des protéines animales à ses produits, ou une firme de gestion de patrimoine dont l’un des associés a fraudé des clients à l’insu de ses collègues.
Au niveau personnel, elle est en couple avec Matthieu, un développeur de jeux vidéo, et les deux amoureux sont à la recherche d’une maison où vivre ensemble. La seule ombre au tableau est son père, qui se trouve dans le coma à l’hôpital suite à un AVC. Pourtant, la jeune femme est troublée par un malaise insaisissable dont elle ne parvient pas à discerner la cause, qui s’exprime à travers les rêves étranges qu’elle fait chaque nuit et dont la signification lui échappe. S’agirait-il d’indices importants pour l’aider à retrouver le bonheur?

Laurence à son insu de Simon Labelle propose une histoire intimiste jouant habilement sur l’ambiguïté. Au-delà des doutes bien personnels qu’éprouve son héroïne, l’album aborde des thématiques universelles, comme les ravages que peuvent causer les réseaux sociaux, la complexité de départager le vrai du faux de nos jours, la virtualité de plus en plus grande de nos existences, l’influence qu’ont les autres sur nos propres choix ou la difficulté d’identifier clairement la source d’un mal-être portant ombrage à son plein épanouissement.
Malgré sa prémisse de départ, alors que Laurence est chargée de rétablir la réputation d’une entreprise accusée de cuisinier des chats errants, l’album prend un détour surprenant en cours de route, et ne nous conduit pas où on pourrait le présager en début de lecture. Au lieu de rebondissements spectaculaires, l’intrigue repose plutôt sur une progression psychologique lente et minutieuse. Les silences, les non-dits et les regards prennent ici autant d’importance que les dialogues, et cette tension entre monde onirique et réalité nourrit le récit et crée un malaise constant.

Artiste polyvalent, Simon Labelle emprunte ici une approche graphique très différente de ses albums précédents. Ses dessins en noir et blanc, qui semblent effectués au crayon de plomb, donnent une impression d’esquisses un peu brouillonnes à l’ensemble, mais le style visuel, dépourvu de toute forme d’encrage (et donc de contraste), convient assez bien à l’univers éthéré du livre. Le trait épuré de Labelle laisse respirer les planches, tout en accentuant l’impression de solitude du personnage.
Visite d’un appartement situé dans la Station spatiale internationale, escalier en colimaçon dissimulé dans l’armoire sous l’évier de la cuisine débouchant sur une fête de rue, soucoupe volante flottant au-dessus du lac ou la mère de Laurence atteignant des proportions gigantesques et s’asseyant sur la maison familiale comme s’il s’agissait d’un simple pouf, l’artiste puise dans les rêves de son héroïne pour créer des images surréalistes qui contrastent agréablement avec la banalité du quotidien peuplant le reste de l’album.
Laurence à son insu n’est certes pas une œuvre racoleuse, mais cette bande dessinée privilégiant la nuance à l’évidence laisse une impression persistante après sa lecture, un peu comme une question restée en suspens, ou un rêve sibyllin demandant une bonne dose de réflexion pour percer ses mystères.
Laurence à son insu, de Simon Labelle. Publié aux éditions Mécanique Générale, 156 pages.





