These Savage Shores: entre Histoire et mythologie

0

Quand des vampires londoniens débarquent dans une Inde mise à feu et à sang par les ravages du colonialisme, le résultat est These Savage Shores, une bande dessinée exceptionnelle que l’on dévore avec plaisir.

En 1766 à Londres, Lord Pierrefont est surpris en flagrant délit, alors qu’il se gorge de sang sur une pauvre femme. Puisque la police est à ses trousses et que leur existence dépend de la plus grande discrétion, la confrérie de vampires à laquelle il appartient décide de l’envoyer « là où nul ne pourra le trouver ». Après un long périple en bateau, l’homme débarque en Inde, exilé dans une contrée indomptée où ni la noblesse ni les Lords n’ont cours. Loin de se douter qu’il s’agit d’un criminel en cavale, le prince Vikram Mani des Zamorins, un adolescent flanqué d’un énigmatique garde du corps nommé Bishan dont le visage est caché derrière un masque, l’accueille au palais de Vikrampura. Peu de temps après son arrivée, Pierrefont est retrouvé mort, décapité par une mystérieuse bête sauvage. Cet incident impliquant un citoyen de Sa Majesté deviendra le prétexte parfait pour la Compagnie des Indes Orientales, qui sautera sur cette occasion de prendre part au conflit déchirant le pays afin de s’assurer du contrôle de la route de la soie.

La couverture de l’album

Utilisant pour toile de fond la Première Guerre du Mysore ayant dévasté l’Inde entre 1767 et 1769 et mettant en vedette les véritables protagonistes du conflit, dont le sultan Haïdar Ali et la Compagnie des Indes Orientales, These Savage Shores mélange habilement réalité historique et mythologie pour tisser un récit des plus captivant. Il est assez rare que la culture indienne soit à l’honneur dans le monde des comics, et c’est l’une des grande force de cet album. En plus d’aborder les méfaits du colonialisme sous le couvert du fantastique, le scénariste Ram V délaisse la forme romantique du vampire pour revenir à l’allégorie sociale imaginée par Bram Stoker, soit celle d’un aristocrate de la classe dirigeante se nourrissant à même le sang des pauvres et autres « êtres inférieurs », et plutôt que de présenter un récit manichéen entre le bien et le mal, on assiste ici à une lutte opposant les monstres britanniques à ceux de l’Inde, dont les fameux Rakshasa. Pour toutes ces raisons, et encore plus, cette bande dessinée, cultivant le dépaysement et l’originalité, est un must.

Une page de l’album

Il est difficile de ne pas succomber au charme des riches illustrations de Sumit Kumar et à leur cocktail d‘exotisme, d’aristocratie victorienne et de gothique. Temples anciens, cérémonies sacrées sous la pleine lune, tatous au henné, maquillages traditionnels des éléphants, immense banian de plus de 500 ans, l’artiste redonne vie à la culture indienne du 18e siècle de manière éclatante. Puisque les vampires sont allergiques à la lumière du jour, ses planches comptent beaucoup d’ombres, de clairs-obscurs et de contrejours, ce qui ajoute de la profondeur à des dessins déjà époustouflants. On apprécie aussi la coloration luxuriante de Vittorio Astone, avec ses cieux pourpre et orange, ses forêts vert émeraude, ses pluies torrentielles recouvrant l’univers d’un voile turquoise, ou encore les yeux rouges incandescents des vampires trouant l’obscurité. L’album inclut aussi une galerie d’illustrations et de couvertures alternatives.

These Savage Shores propose une excellente histoire de vampires, comme on n’en avait lu depuis longtemps, et cette bande dessinée imprégnée de la culture indienne constitue assurément l’une des plus belle surprise de l’année.

These Savage Shores, de Ram V, Kumar, Astone et Bidikar. Publié aux éditions HiComics, 176 pages.


Autres contenus:

The Nobody: un homme invisible dans une ville invisible

Partagez

À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

Répondre