Isle of Dogs: chiens des villes, chiens des gens

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L’un des cinéastes contemporains les plus singuliers et facilement identifiable de notre époque est de retour avec une deuxième proposition en animation image par image, livrant une nouvelle dose de folie adorable, amusante et hilarante dont il est le seul à détenir le secret de son indéniable et irrésistible créativité. Bien plus qu’un admirable jeu de mots auditif, Isle of Dogs est une nouvelle splendeur qui s’approche considérablement de la très grande œuvre.

Grand chouchou des cinéphiles et des hipsters, mais encore plus des hipsters cinéphiles ou cinéphiles hipsters, selon, Wes Anderson fait rougir de bonheur à la simple prononciation de son nom. Il y a de quoi puisqu’en quelques décennies seulement, il a su imposer un style visuel, auditif et on en passe, rapidement reconnaissable, constamment face à une maîtrise ascendante.

Maintenant dans la plus belle possession de ses moyens, il s’offre un nouveau délire, se payant cette fois un hommage senti à l’orient, plus précisément au Japon, après avoir chatouillé l’Inde et l’Europe par le passé, notamment. À l’instar de Coco, s’il se paye à nouveau une imposante brochette de comédiens de renom pour assurer plusieurs des voix de ses personnages, des plus petits aux plus importants, il ne veut en aucun cas donner lieu à de l’appropriation culturelle. Bien sûr, il traduit ses hommages, ses références et ses clins d’œil de manière à ce qu’ils s’intègrent parfaitement à son univers, mais il s’éloigne des clichés et des archétypes pour se pencher dans le fin fond de la culture qui l’intéresse, redoublant de trouvailles et d’idées pour transposer son amour et ses folies.

Bien sûr, narrativement, c’est moins travaillé que son génial The Grand Budapest Hotel et s’il joue comme toujours sur le temps, ses nombreux flashbacks, bien que savamment introduits, n’ont pas toujours l’impact désiré. N’empêche, seulement pour la justification des différentes langues qu’on peut entendre dans le film, disons que le cinéaste ne manque pas de tours dans son sac pour en justifier les utilisations pour ne pas dire les traductions.

On se trouve alors dans un Japon fictif où une étrange épidémie pousse le pays à isoler tous les chiens sur une île de déchets. Débutera alors une quête d’un jeune garçon pour y retrouver son chien, alors qu’en parallèle se trame le dévoilement d’une conspiration bien plus grande et importante qu’on aurait pu l’imaginer.

Ironiquement, s’il partage l’histoire avec ses fidèles acolytes, le premier scénario dont il s’approprie l’entière écriture est probablement son plus faible en carrière. Bien sûr, toutes ses thématiques et ses obsessions s’y retrouvent, des conflits familiaux à l’adoption, en passant par un amalgame tumultueux entre passé et présent en plus d’un intérêt posé pour l’art sous toutes ses formes, sauf qu’un filon émotionnel se fait attendre.

Certes, Isle of Dogs se veut touchant, mais le côté très stratégique et complexifié de son histoire qui se trouve comme de convenance beaucoup de chemins parallèles et de revirements entre son point A et son point B plus ou moins prévisible, laisse entrevoir davantage ses temps morts et ses redondances. Caractéristique qui paraissait moins par le passé, surtout si l’on compare cet opus au magnifique Moonrise Kingdom, probablement le film le plus émotionnel du cinéaste. Disons que même les deux Paddington, deux dérivés fortement avoués au génie de Anderson, se débrouillaient avec plus d’aisance sur le plan de l’émotion.

Néanmoins, en plus d’être comme à son habitude un film des plus hilarants, l’expertise technique et artistique dont l’œuvre fait preuve ébahit dans chaque recoin. Anderson renoue avec le directeur photo Tristan Oliver qui lui avait permis de rendre son Fantastic Mr. Fox aussi visuellement attrayant, Alexandre Desplat concocte une nouvelle excellente trame sonore pleine d’enchantement et on ne pourrait imaginer une meilleure distribution vocale pour donner vie à tous ces beaux personnages colorés. Bien sûr, comme la majorité des détails qui fourmillent dans chaque recoin, il est difficile d’identifier tous les acteurs à la première écoute, mais beaucoup prêchent par évidence comme Bryan Cranston, Greta Gerwig, Edward Norton, Bill Murray, Frances McDormand et Scarlett Johansson notamment.

Isle of Dogs est donc un nouveau bijou à la hauteur du talent, de la passion et de la dévotion de Wes Anderson. S’il ne s’agit pas nécessairement de son film le plus réussi, ce qui est peu dire d’une filmographie qui ne comporte aucun faux pas, il n’en demeure pas moins que le cinéaste est plus en contrôle de son univers que jamais, y présentant un monde unique dont la richesse débordant d’inventivités de toutes sortes ne fait que forcer l’admiration.

8/10

Isle of Dogs prend l’affiche en salles en version anglaise ce mercredi 28 mars 2018, et en version française le 13 avril.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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