Lyre et corne de bouc pour Einar Selvik, de passage à Montréal

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Avant un concert, le musicien norvégien Einar Selvik a donné une conférence le 4 février à l’Université Concordia sur son cheminement visant à renouer avec ses origines via la pratique d’instruments anciens et la récitation de la poésie de ses ancêtres dans le cadre du Grimposium, une série d’événements en lien avec la musique métal.

Serein, habillé d’un jeans et d’un t-shirt noir, la barbe blonde tressée sous son menton, Einar Selvik ne s’attendait pas à une salle aussi bondée. Visiblement, la plupart étaient des adeptes de musique métal, puisque ce musicien s’est fait connaitre en tant que batteur du groupe de black métal Gorgoroth de 2000 à 2004, avant de se lancer dans une exploration plus posée via son nouveau groupe Wardruna. De la batterie au chant, il a ensuite appris la guitare.

Originaire de la ville de Bergen située au sud-ouest de la Norvège, sa famille connaissait bien sa saga, de sorte que son entourage savait bien ce qui s’était passé à tel ou tel endroit. Jeune, Einar Selvik a d’abord trouvé dans le métal un terrain propice pour cultiver ces mythes, c’est aussi le cas pour la musique du monde, spécifie-t-il. Puis, il a pris énormément de temps à apprendre les instruments anciens dont certains ont été transportés par les Vikings pendant leurs migrations. Défi supplémentaire, il voulait en jouer comme un enfant découvre le monde, sans suivre de cours.

Ce n’est pas tous les Norvégiens qui connaissent leur mythologie, confie-t-il. Enseignée à l’école, le programme scolaire la simplifie au point de tomber dans la caricature. Ainsi, il est difficile de saisir toute sa complexité. En Occident, le monde est présenté de façon linéaire ou carrée, tandis que pour les Vikings tout est cyclique. À l’époque, les habitants nordiques se définissaient par leur environnement : le boisé, la montagne, la rivière à proximité et par leur héritage. Le voisin avait pratiquement la même façon de s’identifier. Bref, ce n’était pas une croyance ethnocentrique comme le christianisme.

«Si vous lisez l’Edda par exemple, vous allez la lire traduite en français ou en anglais, ne faites pas ça», met-il en garde. La poésie antique ou runes est faite pour être transmise de vive voix. Lors d’une prestation, Einar Selvik rejoint son auditoire avec la musique, avec la passion qu’il y met, mais aussi avec une certaine présence qui exige une implication entière de sa personne en relation avec l’auditoire.

Au cœur de la grande salle des Sœurs grises de Montréal, aujourd’hui résidence étudiante de l’Université Concordia, il a joué de la lyre en chantant dans la langue de ses ancêtres.

Importance du lieu

«Vous allez entendre ce son mélancolique qui vous emmène à revenir», lance-t-il spontanément. Il s’est mis à souffler dans une corne de bouc percée de quelques trous comme une flûte qu’il tenait d’une main. Son visage est devenu rouge à force de souffler pour produire un son. Son autre main lui servait de sourdine. À l’époque, la corne servait à rappeler le troupeau ou à s’envoyer des messages entre bergers. Probablement qu’elle éloignait les prédateurs, mais Einar Selvik nous assure que l’ours aimait ce son.

La quête d’authenticité de cet autodidacte qui n’a pas de diplôme universitaire et qui ne sait pas lire la musique s’est poursuivie dans le déchiffrage des runes. Il nous met en garde contre l’interprétation de ces textes anciens que l’on trouve en librairie, datant du 17e et 18e siècle. Lui, il a reçu son savoir de la tradition orale et connait les lieux dont il est question, alors il se méfie de ces traductions basées sur des traditions étrangères aux pays nordiques.

L’interprétation littérale des runes pose problème puisque les multiples syllabes qui composent les mots anciens désignent les éléments pour obtenir ce que désigne le mot. Il donne l’exemple du mot «fer» composé des éléments pour l’obtenir. La critique d’Einar Selvik rejoint celle à l’égard de la sémiologie pour analyser le cinéma ou celle au sujet des livres d’interprétation des rêves, comme s’il y avait une charte d’équivalence des symboles sans tenir compte de l’existence, du contexte ou de l’environnement.

Selon lui, les Norvégiens ont peur de renouer avec leurs origines étant donné que les nazis se sont approprié leurs symboles, de même que l’extrême droite. Le musicien autodidacte tente de rompre avec ce détour de l’histoire, ce qui l’a amené à créer une pièce pour le 200e anniversaire de la Constitution norvégienne et à composer la musique pour la télésérie historique Vikings.

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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