Comme une symphonie aliénante

0

Toccate et fugue, c’est l’histoire d’un party qui ne lèvera jamais. C’est l’histoire de Caro, Daniel, Élise, Guillaume, Félix et d’une invitée à qui personne ne s’attendait et qui vient tout bousculer. C’est l’histoire d’une dérape qui montre ce qui peut arriver à l’humain lorsque l’instinct reprend ses droits.

Dans une société où l’on parle beaucoup, mais où l’on ne s’écoute pas, Toccate et fugue tombe juste à point. La pièce écrite par Étienne Lepage (Rouge Gueule) et mise en scène par Florent Siaud (Don Juan revient de la guerre) est l’image même d’un banc de poissons qui se dirige sans le savoir vers le plus gros des prédateurs. Les personnages s’envoient les répliques sans vraiment prêter attention aux autres. Les propos se répètent, mais personne ne semble s‘écouter assez pour s‘en rendre compte et encore moins se répondre. Cela donne au texte une musicalité presque qu’inquiétante et un rythme qui accroche rapidement l’attention du spectateur.

Le décor est simple, mais inventif. Sur un plateau tournant se trouve le salon de Caro: un divan, une chaîne stéréo, quelques livres éparses. Puis, en arrière-scène, un fond rose et orange, sur lequel seront projetées des ombres inquiétantes. Le tout rendu vivant par les nombreux déplacements et entrées-sorties qui meublent la pièce.

Cela est avec une concentration de maître que les acteurs évoluent à travers le texte. Une seconde inattention de leur part et il est facile de se perdre dans les dédales des dialogues, qui semblent tourner en rond. Une astuce du dramaturge qui souhaite montrer le vide d’une conversation, où tous les principaux participants ne sont pas capables de se concentrer sur quelqu’un d’autre que sur eux-mêmes. Le naturel des acteurs est désarmant et accentue le malaise qui emplit tranquillement le théâtre au fur et à mesure que la pièce avance. Les comédiens représentent tous très bien le mal-être et le désarroi de leur personnage, sans toutefois tomber dans la caricature. Pourtant, il aurait été facile de jouer ces protagonistes d’une manière stéréotypée. Ambassadeurs de la génération Y, nous sommes habitués à l’image de ces jeunes rivés sur leur téléphone. Étienne Lepage et Florent Siaud amènent ailleurs. Ils conduisent le public là où les murs de la conscience humaine tombent et laissent la place à l’animalité.

La bestialité prend une grande part dans la mise en scène. Chacun se place dans le rôle de la proie ou du chasseur et, parfois, les frontières se confondent et l’un devient l’autre. Les protagonistes se tournent autour, tels des vautours, et dansent telle une meute de loups affamés. Les acteurs abordent une manière de bouger bien à eux, plus fluide que l’humain normal, qui rappelle parfois le primate. La parole des personnages passe ainsi par le corps et traduit un besoin primaire qui ne semble pas exprimable autrement.

Étienne Lepage et Florent Siaud semblent présenter la pièce comme une étude anthropologique. Le spectateur retrouve son expression première : l’observation. Il assiste à l’exposition d’un groupe d’humains, sous tous leurs aspects, aussi bien l’histoire physique que la culture de la communauté qu’ils créent. Les créateurs ne nous disent pas quoi penser, mais nous explosent en plein visage ce que nous sommes en train de devenir. Voulons-nous vraiment apprendre à nous connaître ainsi?

Toccate et fugue est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 6 mai 2017.

Partagez

À propos du journaliste

Emmanuelle Ceretti-Lafrance

Les mots favoris d'Emmanuelle Ceretti-Lafrance sont cucurbitacée, grivois, calembour et baliverne. Elle sait qu'elle a le plus long nom de la Terre. Elle est née à Montréal et dorlote sa belle métropole avec tendresse. Elle aime insérer de manière totalement décontractée des citations du Seigneur des anneaux et d'Harry Potter dans les conversations quotidiennes. Journaliste pour Pieuvre, elle affectionne particulièrement le théâtre, la littérature et la musique

Répondre