Deadpool: comme un caca qui flotte

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Jim Chartrand

À force de trop vouloir en faire, l’adaptation fort attendue du personnage de bandes dessinéesDeadpool s’investit certainement dans l’irrévérence, mais préfère user de facilités à la chaîne au lieu de prioriser l’audace. Le résultat, équivalent à un délire de petits garçons qui sont tombés sur la tête à plusieurs reprises, est rapidement lassant, ça, bien sûr, si l’on implique qu’il a été ne serait-ce qu’un peu amusant ici ou là.

Le problème avec Deadpool, avec surprise, ce n’est pas sa vulgarité, le ton fortement humoristique, pinçant et plein d’autodérision étant établi dès les premières secondes. On s’y attendait et on l’espérait, et, sans l’ombre d’un doute qu’on joue la carte de la gratuité. Ce qui déçoit, c’est qu’à l’image de son personnage, le long-métrage ne voit pas plus loin que le bout de sa queue et préfère la comparer avec celle des autres sans jamais se permettre ou s’autoriser le moindre soupçon d’ambition. Il se répète après tout, pour se convaincre, qu’il n’est pas un héros, il est un antihéros, qu’il n’est pas un bon gars, mais que cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas gagner. Ah bon, parce qu’il faut quand même une morale?

Comme quoi du point de vue de l’histoire, faut pas chercher midi à quatorze heures tellement on a entendu à des milliers de reprises ce genre d’histoire d’un homme ordinaire qui voit sa vie changer après une opération qui a mal tourné et qui décide d’utiliser ses nouveaux pouvoirs l’ayant guéri de ses problèmes pour rétablir la justice, la sienne avant tout bien sûr. Il faut également bien plus que ses centaines de références aux X-Men et à Wolverine pour se dire qu’on fait dans le pastiche ou la parodie.

Trop occupé à rire de tout ce qui existe, même de ce qui permet au film d’être en plus de tous ses rivaux (Deadpool est un Marvel de Fox et non de Disney, et Reynolds a déjà joué à la fois dans un Wolverine et dans un Green Lantern, personnage appartenant à DC), multipliant par millier les références culturelles lorsqu’elles ne se répètent pas à l’usure pour être sûr qu’on les a bien comprises, le film oublie au passage d’approfondir ses réflexions et préfère plutôt explorer les limites de bas-étage que ses blagues peuvent atteindre. Comme quoi, qu’est-ce que les blagues de pénis, de masturbation et de tout ce qui s’y rapproche fortement déplacés deDeadpool ont de si différents de celles démodés de l’horripilant Dirty Grandpa, si ce n’est de les insérer dans un cadre aussi sérieux que l’univers de Marvel et des superhéros en général?

C’est là, en passant à côté de toutes ses opportunités, que cette adaptation au grand écran s’écrase. Bien sûr, Ryan Reynolds en fait des tonnes dans le personnage principal et cumule les blagues bouffonnes, les mimiques et les gestuelles en plus de lancer toutes ses répliques osées avec assurance et folle allure (il était certainement plus décontracté et invitant dans le brillant et mésestimé Mississippi Grind), mais cela devient vite insuffisant alors qu’en parallèle, en plus de sa maladroite construction narrative qui fait des va-et-vient ennuyant dans le temps, le film ne fait que ressasser chaque cliché des films de superhéros les uns après les autres. Comme quoi, une fois qu’on lui enlève les soi-disant blagues, il ne reste plus qu’un film de superhéros des plus conventionnels avec un justicier qui construit une vengeance personnelle envers un impitoyable méchant de service. Kick-Ass avait d’ailleurs les mêmes problèmes, à défaut d’y avoir des blagues plus jouissives et mieux amenées, car elles étaient plus imprévisibles. Celles de Deadpool sont si prévisibles et tellement bâclées que même si elles sont une valeur elles découragent plus qu’elles nous décrochent le moindre sourire. La distribution manque également de personnages secondaires valables tellement l’absence de véritables noms prestigieux ou de talent notable l’empêche de balancer l’intérêt, ne s’en remettant plus qu’au protagoniste qu’on finit par avoir en overdose.

Et si l’on peut laisser passer le manque d’imagination et la décision d’avoir profité de la simplicité plutôt que de jouer dans l’audace en remettant en question le genre et en s’amusant avec ses codes, puisque de toute façon personne ne le fait vraiment, on trouve inacceptable que le film soit aussi mal fait. Pour un premier long-métrage, Tim Miller livre une mise en scène des plus mollassonnes, alors que le scénario déçoit de par son ennuyante impertinence, pendant qu’il est impossible de retrouver dans l’écriture tout le plaisir et la fraîcheur que Rhett Reese et Paul Wernick avaient su concocter avec le gagnant Zombieland.

Avec ses effets spéciaux peu impressionnants et son visuel qui ne casse rien, entouré d’un arc de personnages limités et un combat final risible, le film ne cesse de baisser sa propre garde pour nous dévoiler le vide abyssal dont il est composé, les adresses au spectateur se permettant de faire décrocher quiconque à toutes sortes de moments différents au lieu de l’encourager à mieux s’enfoncer dans ce délire comme elles devraient le faire. On y comprend aussi un manque de budget flagrant, remarque qui passe aussi tordeur, mais qui sonne bien plus comme une affirmation qu’une moquerie, ce qui en fait une sacrée ironie pour un film qui se pense aussi intelligent et autant au-dessus de ses affaires.

Deadpool est donc très loin d’être le remède escompté à toute cette offensive de films de superhéros, alors qu’il s’entête à nous rejouer le même mélodrame de manière bien peu convaincante, surtout avec son interminable durée qui approche inutilement les deux heures. Le film est alors un peu comme cette merde qui ne veut pas quitter la cuvette malgré nos multiples tentatives. Sans pour autant atteindre le ridicule de Green Lantern, on doit admettre que le film ne laisse jamais de place au plaisir, le vrai, embourbé d’une assurance à sens unique qui dérange, trop alourdi de ses piètres problèmes qui se repointent toujours le bout du nez pour nous rappeler qu’au travers des blagues d’adultes il y a aussi une histoire de vengeance et de cancer (ah d’accord, ça on ne peut pas la rire?).

Néanmoins, à se fier à la salle, le film vise juste et les gens s’élancent dans une farandole de fous rires, pour les autres qui préfèrent se reléguer au bon sens et qui en ont vu tant d’autres par le passé, Deadpool n’est pas qu’une déception, il est une amère déception qui laisse un sale goût merdique en bouche. Non, celle-là ils ne nous la feront pas avaler si facilement.

4/10

Deadpool vient envahir les écrans ce vendredi 12 février.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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