Avant la retraite: ressentiments ravageurs

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Après un immense succès en 2014, la pièce Avant la retraite est reprise au théâtre Prospéro cette année et nous replonge dans l’univers déchiré de Thomas Bernhard, monument de théâtre européen. Un frère, deux sœurs, une fête commémorative… et le Mal qui plane, jamais bien loin.

On a d’abord envie de saluer la performance du puissant trio d’acteurs: Gabriel Arcand, Violette Chauveau (remarquable!) et Marie-France Lambert, grâce à qui le texte aride de l’auteur autrichien sonne comme une belle mélodie. On voit facilement dans ces trois personnages une métaphore de ce qui a permis les abominations du Troisième Reich: un dictateur rempli de haine (Rudolph), un peuple ni franchement d’accord, ni totalement opposé, se laissant porter par la marée (Vera) et une élite gauchiste tristement silencieuse et impuissante (Clara).

L’habile mise en scène de Catherine Vidal restitue parfaitement la nostalgie malsaine, omniprésente tout au long de la pièce. En dosant finement le recours à l’outrance et à l’humour noir, elle orchestre avec beaucoup de fluidité les caresses et les coups de ce trio fraternel fusionnel et incestueux qui se déchire dans une langue impressionnante, ravageuse, imprécatoire et obsessionnelle. La scénographie de Geneviève Lizotte – maison décrépie, plâtre qui s’effrite, piano brinquebalant et désaccordé – traduit le caractère oppressant et tordu de cette maisonnée infernale.

Pendant la guerre, Rudolf Höller a servi sous Hitler comme adjoint au commandant d’un camp d’extermination. Après la défaite allemande, il a su faire oublier ce lourd passé et est même devenu président d’un tribunal. Homme désormais respectable, il entretient pourtant en secret la nostalgie du régime national-socialiste amèrement regretté : tous les 7 octobre, l’anniversaire de la naissance d’Himmler est pour lui l’occasion d’une cérémonie festive très particulière qu’il célèbre en cachette en compagnie de ses deux sœurs. Mais autant Véra, la première, participe avec allégresse à cette commémoration aussi inquiétante que grotesque, autant la seconde, Clara, rendue paraplégique à la suite un bombardement contemple – tantôt candide, tantôt diabolique – cette résurrection d’une idéologie hitlérienne qu’elle rejette avec amertume.

Dans une scène particulièrement réussie, on voit Rudolph, en compagnie de Clara, regarder des photos de sa carrière, voisinant avec les instantanés des jours heureux; souvenirs de l’enfance et âpres visions du camp suscitent chez le frère et la sœur le charme du bon vieux temps, tous événements confondus dans une mémoire commune. Véra, réprobatrice, se tait en témoin sacrifié. Dans ces photographies résident peut-être les seules preuves qu’ils ont d’avoir été. Entre un passé cousu de secrets et un avenir plus qu’incertain, ils se maintiennent dans une situation ambiguë, en attente d’une autre vie, d’une vie meilleure, malheureusement impossible, car un masque peut en cacher un autre derrière lequel l’humain est tout bonnement introuvable. Parfois, on s’attend au pire, mais on a tort, car il s’avère que c’est encore pire.

Au théâtre Prospéro jusqu’au 5 décembre

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