Dany Laferrière: l’Homme et le Livre

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L’obsession soudaine de lire Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière m’a poussé à lire une dizaine de ses romans. La plupart faisaient partie de son autobiographie américaine, composée d’histoires se déroulant en Haïti, aux Etats-Unis et au Québec. Son avant dernier roman, Je suis un écrivain japonais, montre à nouveau un auteur capable, confiant, concis et lucide.

Entretien avec Dany Laferrière, récipiendaire du Grand Prix Littéraire International Métropolis Bleu 2010.

J’essaie de faire remarquer l’ironie d’un tel prix, remis par une institution qui tente de faire un pont entre les auteurs de différentes cultures. Ironique, parce que son œuvre est composée d’innombrables tensions, souvent ethniques. « Je ne parle jamais d’ethnie, je parle de quintessence » rétorque l’auteur. Dans l’œuvre de Dany Laferrière, la lutte de pouvoir est toujours mise en scène. Il faut faire attention lorsque l’on parle d’ironie à un auteur chevronné. « L’institution peut avoir dans ses vues de rapprocher les cultures, mais la remise du prix n’a pas rapport avec cela, précise-t-il. L’œuvre appartient à l’écrivain et elle n’a pas besoin d’être œcuménique.»

L’Universel

Pas rassembleur, mais universel, donc. On retrouve une lutte de classe chez le jeune écrivain, pauvre et affamé, qui joue constamment avec les tabous sociaux dans l’agressif Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. On la retrouve aussi dans Le goût des jeunes filles, lorsque Vieux Os, un jeune Dany Laferrière, est confronté aux subtiles et impitoyables luttes de pouvoir dans un groupe de jeunes filles haïtiennes. Ce groupe féminin se retrouvera, version nippone, dans Je suis un écrivain japonais. « Tout le monde veut prendre sa place dans le monde, d’où la tension, affirme-t-il. Les gens n’attendent pas qu’on leur assigne un endroit et c’est ce qui créé le mouvement continuel. »

Sa place dans le monde, Dany Laferrière l’a prise. Incontournable dans le paysage littéraire depuis l’apparition de son premier roman en 1984, il a depuis composé une œuvre considérée comme majeure dans la littérature francophone. Journaliste, chroniqueur à la télévision et à la radio, Laferrière s’est bâti un empire du mot lorsqu’il a décidé de quitter l’usine dans laquelle il travaillait après être arrivé au Québec. Un moment relaté dans son brillant Chroniques de la dérive douce, un recueil poétique racontant sa première année dans la Métropole. Le livre, sage, mais ambitieux, est rempli de petites perles littéraires qui confirment encore une fois le talent de cet auteur haïtien qui a fui la dictature Duvalier en 1976.

Montréal

Je me vois dans la peau du jeune Laferrière – la pauvreté en moins – : ambitieux Montréalais à la conquête de la ville. « Pourtant, je ne parle pas de Montréal, même si je la nomme, affirme Dany Laferrière. Pour bien me lire, il ne faut pas connaître Montréal.» Se soucier des coins de rue, imaginer le Montréal physique, quotidien, serait se distancier du récit universel qui se trame. « Dans l’odeur du café, on n’est pas simplement à Petit-Goâve, dit l’auteur. Ce petit enfant, sur la galerie avec sa grand-mère, eh bien ce n’est pas un enfant, c’est l’enfance. » L’enfance, l’universelle. La ville, l’universelle. Atteinte grâce au style.

Le style

Un travail constant dont l’application finale paraît dénuée d’effort pour l’œil extérieur. Style Beckenbauer. Le joueur de football. « Beckenbauer, quand il joue, on croît qu’on peut le faire aussi, explique Laferrière. Quand son adversaire va à gauche, il va à droite. C’est simple. Mais c’est son mouvement de corps qui dirige son adversaire. Son but est simple : se rendre à l’autre bout du terrain. » Beckenbauer joue comme Laferrière écrit. De manière simple. Phrases courtes. Vérités assumées. Et beaucoup de questions. Souvent sans ambages, jusqu’à la phrase assassine, jusqu’à la réflexion brillante, jusqu’à la dernière page, et voilà, on a lu du Laferrière. Point marqué.

Dany Laferrière ne fait pas d’analyse. Ni de ses romans, ni de la société. « Les écrivains intellectuels, qui publient des romans à thèse, écrivent souvent de mauvais livres. » Ils disent quoi penser à leur lecteur, tandis que Dany Laferrière décrit ce qu’il voit, ce qu’il sent et laisse le lecteur faire le reste. Il y a mise en scène, mais il n’y a pas explication. « Mon rôle, c’est de dévoiler les comédies. Je ne suis pas un essayiste, je suis un écrivain. Je plonge tête baissée dans le vivant. »

Suggestions de lecture :

Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Celui qui a tout commencé. Sous fond de références coraniques, de prophète nègre et de Remington 22, ce roman débute la carrière prometteuse d’un jeune Laferrière ambitieux.

L’odeur du café : Souligne l’importance de Da, la grand-mère de l’auteur, dans la vie et dans la littérature de Laferrière. Une œuvre remarquable.

Chroniques de la dérive douce : par petites bribes poétiques, M. Laferrière nous explique ce qu’est Montréal en 1977. On y trouve la faim, de grosses femmes blanches dans sa chambre, le racisme, et de délectables moments de douceur. À lire absolument.

Je suis un écrivain japonais : Lisant Basho, le narrateur devient célèbre au Japon pour un livre qu’il n’a pas encore écrit. Intelligent, métaphorique, rythmé et lucide, ce roman traite subtilement de la mort, du succès et de la lutte de pouvoir.

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À propos du journaliste

Pieuvre.ca

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