Bitter Root: les tératologues d’Harlem

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Certains l’apprécieront parce qu’elle est engagée, d’autres parce qu’elle est divertissante, mais quoi qu’il en soit, la bande dessinée Bitter Root, qui met en vedette une famille afro-américaine tentant de n’exorciser rien de moins que les démons du racisme, risque fort d’être votre premier coup de cœur de l’année.

Les Sangerye sont les plus grands chasseurs de monstres de tous les temps. Depuis le funeste incident de l’été 1919, où ils ont perdu deux des leurs dans une opération ayant mal tourné, une fracture idéologique s’est installée au sein de la famille, qui s’est divisée en deux clans avec, d’un côté, ceux qui souhaitent purifier les démons, et de l’autre ceux qui considèrent qu’il vaut mieux simplement les éliminer. Après qu’une mystérieuse créature ait brutalement tué deux constables dans le parc St. Nicholas, la communauté afro-américaine devient la cible du zèle des policiers, qui tentent de mettre la main sur le coupable, et tandis que la peur et le chaos s’installent à Harlem, les Sangerye devront mettre leurs différences de côté et unir leurs forces s’ils veulent venir à bout d’une menace telle qu’ils n’en ont jamais vue, malgré des générations de lutte contre les forces du mal.

La couverture de l’album

On dit que le pire monstre est celui qui sommeille en chacun de nous, et Bitter Root prend cet adage au pied de la lettre, en imaginant un monde où les hommes dont l’âme est corrompue par la haine ou la cupidité se transforment carrément en démons hideux appelés « Jinoos ». Prenant place dans le Harlem de 1924, une période d’effervescence pour la communauté afro-américaine, la série écrite par David F. Walker et Chuck Brown utilise l’horreur avec brio pour aborder de front les tensions raciales de l’époque, allant même jusqu’à extérioriser la monstruosité du racisme à travers ses humains possédés, mais au-delà de la conscience sociale dont il fait preuve, ce récit gothique s’avère avant tout très divertissant, et on est rapidement happé par les déboires de cette famille pas comme les autres.

Une page de l’album

En dépit de l’excellence de son scénario, Bitter Root ne serait pas aussi exceptionnel sans les dessins de Sanford Green. L’illustrateur combine gothique, rétrofuturisme et culture afro-américaine des années 1920 pour créer un style visuel rappelant beaucoup les vieux comics d’horreur, une impression renforcée par la coloration très atmosphérique de Rico Renzi et ses agencements de pourpre et de rouge, ou de vert bouteille et de saumon. En plus de transmettre l’ambiance des clubs de jazz ou la frénésie des foules en panique dans les rues de Harlem, Green met en images des combats si titanesques qu’ils explosent sur une pleine page, ou deux. Comprenant les cinq premiers numéros de la série, ce premier tome est livré dans une très belle édition, avec une impression sur papier glacé et une couverture cartonnée.

Oui, Bitter Root propose une allégorie très pertinente sur le racisme, mais c’est avant tout pour le plaisir monstre qu’elle procure qu’on apprécie cette bande dessinée, qui sera d’ailleurs adaptée prochainement au cinéma par Ryan Coogler, le réalisateur de Black Panther.

Bitter Root, T1: Affaire familiale de David F. Walker, Chuck Brown, Sanford Greene et Rico Renzi. Publié aux éditions HiComics, 172 pages.


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À propos du journaliste

Patrick Robert

Cinéma, musique, jeux vidéo ou bandes-dessinées, Patrick partage sa passion pour la culture populaire depuis plusieurs années à travers les critiques, les entrevues, ou les textes d’actualité qu’il signe pour de nombreux médias, parmi lesquels le blogue de Ztélé, La Vitrine, Le Coin du DVD, et évidemment, Pieuvre.ca.

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