Élections québécoises 2018 – À l’ombre de Nike

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Pour une campagne publicitaire, l’entreprise Nike prend position contre le racisme en choisissant le joueur de football à l’origine du boycottage de l’hymne américain, Colin Kaepernick. Cet engagement financé par l’exploitation du tiers-monde illustre le poids des entreprises privées sur les gouvernements, dont la campagne électorale actuelle.

Le contrat de commandite que Nike a conclu avec le joueur Cristiano Ronaldo, étoile de l’équipe de soccer Real Madrid, aurait pu permettre à 19 500 ouvriers vietnamiens travaillant dans les usines de sous-traitance de l’entreprise d’être rémunérés pendant un an au salaire vital, d’après l’alliance de syndicats et d’organisations non gouvernementales asiatiques Asian Floor Wage. En une décennie, les dividendes versés aux actionnaires de Nike ont bondi de 135%, approchant les trois milliards d’euros en 2015.

Le Collectif éthique sur l’étiquette qui œuvre en faveur des droits humains au travail a réalisé l’estimation suivante: sur cent euros dépensés par un consommateur pour une paire de chaussures Nike, seulement deux euros reviennent à l’ouvrier qui l’a confectionné. Les 400 millions d’euros de contrats de commandite signés avec les dix principaux clubs européens en vue du Championnat d’Europe de football 2016 auraient pu permettre à 160 000 travailleurs indonésiens de vivre décemment en touchant un salaire vital.

À la suite d’un reportage photo qui avait fait scandale au début des années 2000, montrant des enfants pakistanais assis par terre en train de coudre des ballons de soccer, Nike a été accusé de recourir à des sous-traitants indonésiens qui employaient des enfants travaillant 15 heures par jour, pour moins de 50 euros par mois.

«Nike et Adidas ont développé avant les autres une politique de responsabilité sociale parce qu’elles ont été les premières sur la sellette. Ces firmes ont cherché à minimiser les risques en termes d’image, en faisant preuve de davantage de transparence dans leurs chaînes de production. Mais les évolutions récentes montrent les limites étroites de cette évolution : au vu de leurs marges, ces marques auraient parfaitement les moyens d’acheter des produits fabriqués dans de bonnes conditions sociales, mais elles continuent au contraire à préférer la course au moins-disant social. », a affirmé la coordinatrice du Collectif éthique sur l’étiquette, Nayla Ajaltouni à l’Association Alter-médias.

Sous-traitance

Au Vietnam, l’entreprise Bac Giang Garment Corporation (BGGC) n’a pas le droit de vendre sur le marché local pour ne pas dévaloriser ses produits, même si les salariés n’ont pas les moyens d’en acheter. «Pour faire pression sur les coûts, certains gros clients jouent le Vietnam contre la Chine et réciproquement», affirme le directeur général de BGGC, M. Nguyen Van Thien. Depuis le début de la décennie, les grandes marques et leurs sous-traitants comme Nike délaissent le territoire chinois pour investir au Vietnam, rapporte le Monde diplomatique de février 2017.

En Indonésie, l’absence de loi contraignante et de contrôle de l’État transforme le salaire minimum en salaire maximum pour les ouvriers, dont ceux des grandes entreprises sous-traitantes des marques étrangères comme Nike. La moitié de la population travaille dans le secteur informel où règne la loi de la jungle, dénonce la dirigeante de Perempuan Mahardhika qui milite pour les ouvrières de l’industrie, Vivi Widyawati dans le Monde diplomatique d’août 2017.

En Chine, à Dongguan, les 40 000 ouvriers de l’usine géante de chaussures Yue Yuen qui produit des marques étrangères comme Nike ont fait la grève pendant deux semaines. Au cours des trois dernières décennies, les gouvernements locaux ont contourné le droit du travail ou ignoré ses violations afin d’attirer et conserver les investissements, rapporte le Monde diplomatique de septembre 2014.

Marché local

Les campagnes publicitaires d’entreprises comme Nike ne font qu’aggraver l’écart entre la société de consommation des nantis et le tiers-monde exploité. Sur fond de crise des migrants, conséquence d’une répartition inégale des richesses à l’échelle planétaire, les organisations populistes qui tendent vers les valeurs traditionnelles et l’extrême droite ont utilisé le scandale de l’immigration massive pour faire leur entrée sur la scène politique.

Pendant la campagne électorale québécoise 2018, les deux partis les plus populaires tentent de se situer dans ce nouveau cadre de polarisation: libéralisme contre populisme. La Coalition avenir Québec veut imposer des règles plus strictes par rapport à l’immigration évoquant la généalogie de la langue française, alors que le Parti libéral du Québec s’en remet au multiculturalisme, omettant les conséquences de l’économie libérale qui poussent les gens à quitter leur pays d’origine.

L’héritage indépendantiste du Parti québécois et la «clause Bombardier» de Québec solidaire sont des moyens concrets pour éviter que la social-démocratie québécoise sombre du côté des nantis ou des exploités. «Les emplois des services sont de facto localisés. Il est difficile d’acheter un repas en Thaïlande et de se le faire livrer pour souper», écrit l’entrepreneur Alexandre Taillefer en réponse aux menaces de délocalisation pour justifier de bas salaires.

Après le fiasco de l’achat précipité de l’oléoduc Trans Mountain, il en revient au gouvernement canadien de défendre la gestion de l’offre qui préserve le modèle agricole québécois, fédéralisme oblige. Au lieu d’attendre la possible destitution du président problématique, Donald Trump, après les élections américaines de mi-mandat, le Canada et le Mexique s’empressent de négocier avec ce dernier un accord de libre-échange durable.


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.