Nouvelle étape majeure dans l’intégration de l’intelligence artificielle à nos activités quotidiennes: Google, dont le célèbre moteur de recherche représente pratiquement un monopole, vient d’annoncer que les résultas présentés aux internautes seront d’abord et avant tout ceux fournis par l’IA de l’entreprise. Pour un chercheur de l’Université McGill, cela pourrait avoir des conséquences sur l’environnement, mais aussi sur la confiance du public envers les informations publiées en ligne.
Au bout du fil, Nabil Beitinjaneh, coordonnateur des programmes de science des données et d’analyse des données à l’École d’éducation permanente, ne semble pas prêt à tirer la sonnette d’alarme, mais fait preuve d’une certaine prudence.
« Je ne sais pas si ce changement va nuire à la perception du public en matière de fiabilité de ce que l’on nous présente sur le web. D’habitude, les gens s’habituent très rapidement à ce qu’ils reçoivent. Et les gens sont très paresseux: ils vont consommer l’information d’une façon moins critique. Quand tu reçois le travail tout fait, tu vas l’accepter comme tel », dit-il en entrevue avec Pieuvre.
« Que ce soit Google, ou une autre entreprise, on juge que ça devrait être correct. Mais c’est là où nous avons un problème: les réponses qui sont bien formulées, qui donnent une impression de confiance, peuvent souffrir de biais, ou être incomplètes, ne pas disposer de toutes les nuances, tout le contexte nécessaire… »
M. Beitinjaneh donne ainsi, comme l’exemple, les spécificités de la langue québécoise, comparativement au français parlé ailleurs dans le monde. Et ces particularités, dit-il, sont accompagnées d’un contexte social, politique, historique, culturel, etc.
Cela voudrait donc dire que pour certaines questions, certaines recherches, on pourrait vouloir obtenir des réponses qui correspondent à cette réalité québécoise francophone. Mais l’IA, elle, pourrait proposer un résultat mieux adapté à une autre population, voire offrir une réponse générique qui ne convient pas vraiment à personne en particulier.
« Quand il y a des erreurs, cela peut donc aller loin, et c’est là où l’on risquerait de perdre confiance envers les résultats proposés », mentionne le chercheur.
Parmi les erreurs simples, mais qui témoignent d’une absence de réflexion à propos des utilisations possibles de ce mode IA, tel que baptisé par Google, si l’on cherche à obtenir une définition ou des informations à propos du mot « disregard » – « laisser tomber », dans la langue de Molière, approximativement –, alors l’ordinateur va interpréter cela comme une commande, plutôt que comme une demande d’information à propos de ce mot.
Et donc, au lieu d’offrir la définition du dictionnaire – ce qui est le cas si l’on utilise le mode de recherche traditionnel, qui semble être offert par défaut, au moment d’écrire ces lignes –, l’IA va plutôt nous dire qu’elle a compris notre demande de ne pas tenir compte des messages précédents dans la série d’instructions que nous pourrions lui avoir transmises.


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Pas seulement chez Google
Si l’annonce du géant de Mountain View marque un nouveau pas en avant dans l’utilisation de l’IA, cela fait bien longtemps que ces logiciels sont utilisés par les différentes entreprises technologiques, et qu’ils servent, régulièrement, d’alternative aux moteurs de recherche traditionnels, indique M. Beitinjaneh.
« Ce que l’on constate, c’est que tout le monde commence à favoriser l’IA pour effectuer des recherches, même si ce n’est pas nécessaire. Parfois, nous n’avons pas vraiment besoin de se tourner vers l’IA. Je n’ai pas besoin d’un texte, d’un devoir fait pour moi… Je veux juste l’information, savoir des choses de base », dit-il.
« Ce que Google a fait, c’est que l’on nous donne les liens où on a cherché l’information… Mais les gens lisent de moins en moins, et quand c’est présenté de façon à ressembler à quelque chose de complet, ils ne font pas l’effort d’aller plus loin. »
Pour illustrer son propos, le spécialiste évoque l’exemple du Guide galactique, de Douglas Adams, où un superordinateur passe une éternité à tenter de trouver une réponse à « la vie, l’univers et tout le reste ». Pour finalement parvenir à quelque chose d’aussi simple que quasiment incompréhensible: le nombre 42. Ce qui pousse évidemment les personnages du roman – et le lecteur – à se demander quel a été le processus décisionnel de cette intelligence artificielle.
Qu’est-ce que c’est, 42? D’où est-ce que ça vient? C’est là où nous sommes rendus.
-Nabil Beitinjaneh, coordonnateur des programmes de science des données et d’analyse des données
« Pourquoi Google a-t-il choisi cette avenue? Ils veulent obtenir plus d’informations sur nous. C’est une question de personnal intelligence, d’intelligence personnelle. Mais en même temps, on ouvre une boîte de Pandore assez intéressante, dans le sens que la compagnie commence à savoir trop de choses sur nous, comme individus. C’est utile, mais en même temps, pas nécessairement utile. »
D’ailleurs, le spécialiste dit s’inquiéter d’une dépendance toujours plus grande envers l’IA, particulièrement chez les jeunes, qui se tournent notamment vers ce type de logiciels pour obtenir des conseils et avoir des conversations, parfois sur des sujets délicats.
« Ça, ça me fait peur: dans tout ce que l’on fait avec l’IA, une chose qui est très importante à savoir, c’est lorsque le logiciel se trompe, il n’y a pas de conséquences. Si nous sommes de bons amis, et nous avons une conversation, il peut y avoir des impacts lors d’échanges difficiles. Mais avec une machine, si elle fait une erreur, elle va peut-être simplement présenter ses excuses, puis la discussion va se poursuivre comme si de rien n’était », dit-il.
« Et à ce moment-là, on tombe dans un monde où nos interactions deviennent de plus en virtuelles, avec une machine qui n’a pas de conscience, ou de coeur. Et cette machine veut faire en sorte que nous soyons heureux; c’est quelque chose de très grave, en un sens. »
Plus d’IA, en plein milieu du ressac
Cette décision, de la part de Google et d’autres entreprises, de s’engager encore plus dans l’industrie de l’IA, survient alors que les mouvements d’opposition à l’intelligence artificielle et aux centres de données prennent de plus en plus d’ampleur.
« C’est quelque chose de problématique », convient Nabil Beitinjaneh.
« Et on entend souvent qu’il faut construire plus de centres de données, toujours plus… On commence à parler de centrales nucléaires pour alimenter ces installations… Aux États-Unis, plus de 4% de l’électricé est consommée par les centres des données. Et d’ici quelques années, l’IA pourrait accaparer jusqu’à l’équivalent du quart de l’énergie consacrée à alimenter les maisons, chez nos voisins du Sud. C’est énorme! »
« Où prendra-t-on toute cette électricité? Ici, au Québec, on a déjà assez de défis pour augmenter la capacité de production d’énergie, et nos dirigeants s’astreignent à certaines considérations environnementales. Mais en Alberta, par exemple, les grands projets envisagés représentent plus que la capacité actuelle de la province à produire de l’électricité », poursuit M. Beitinjaneh.
« Est-ce que l’on veut ça? Est-ce qu’on ne veut pas ça? Ce sont des questions de base. Mais au moins, ce qui est bien, c’est que certaines personnes réfléchissent à cette question. Si on doit choisir entre l’IA et l’eau potable, alors les gens prendront des décisions », mentionne encore le spécialiste, qui rappelle qu’aux États-Unis, l’empreinte carbone de la production d’énergie est encore plus grande qu’ici.
« Cela veut devenir encore plus problématique, avec le temps. »
Et si des entreprises comme Google ont affiné leurs algorithmes pour réduire la consommation d’énergie de leurs IA, les internautes ont malgré tout tendance à poser plus de questions à une machine, ce qui fait tout de même gonfler la facture d’électricité, rappelle M. Beitinjaneh.
« Y’a du bon, avec l’IA, mais il y a aussi du mauvais. C’est à nous de gérer tout cela. »





