Quand la pandémie fait reculer le féminisme

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Des décennies de gains féministes au sein du marché de l’emploi ont été sapés par la pandémie de COVID-19, aux États-Unis, alors que les services d’éducation publique ont été mis à mal dans ce pays, indique une nouvelle étude de l’Université Washington à Saint-Louis. Ce réseau est pourtant essentiel pour les parents, particulièrement pour les mères, qui en dépendent pour aller travailler.

Les travaux, publiés dans Gender & Society, s’appuient sur de nouvelles informations provenant de la base de données de l’Elementary School Operating Status (ESOS) pour démontrer que le fossé entre les mères et les pères sur le marché de l’emploi s’est creusé de façon importante depuis le début de la pandémie dans les États où les écoles ont principalement offert de l’enseignement à distance.

Et si ces circonstances se poursuivent, cela pourrait porter un coup à long terme aux revenus des mères et à leurs carrières.

Au début de l’année scolaire 2019-2020, le taux de participation des mères américaines sur le marché du travail était, en moyenne, de 18 points de pourcentage inférieur à celui des pères. En septembre 2020, ce fossé était passé à plus de 23 points de pourcentage dans les États offrant principalement l’enseignement à distance. Par comparaison, dans les États où l’école en classe était plus répandue, le fossé s’est creusé de moins de 1 point de pourcentage, à 18,4%.

« Notre étude démontre que les écoles sont une source essentielle de soins pour les jeunes enfants, et sans l’enseignement en personne à temps plein, les mères ont été repoussées en marge du marché de l’emploi », affirme Caitlyn Collins, professeure adjointe en sociologie des arts et sciences, et coauteure de l’étude.

« Plus ces conditions sont maintenues, plus il sera difficile, pour les mères, de se remettre de périodes prolongées de chômage, ce qui réduira leurs opportunités professionnelles et leurs revenus gagnés pendant l’ensemble de leur vie active sur le marché de l’emploi. »

Pendant que la pandémie se poursuit durant le printemps 2021, les États où l’apprentissage en personne est largement réduit entraîneront une faible participation des mères sur le marché du travail, avec le potentiel d’effets dévastateurs en matière d’emploi pour plusieurs femmes avec des enfants, a ajouté Mme Collins.

Selon les résultats des chercheurs, c’est le Maryland, où les écoles de l’État ont principalement ouvert en « distanciel » en 2020, qui a subi la plus forte baisse de la participation des mères au marché du travail. En 2019, les mères du Maryland avec des enfants d’âge primaire avaient 90% d’être sur le marché du travail.

Lorsque les écoles ont ouvert en 2020, cette probabilité a baissé à 74%, soit une baisse de 16 points de pourcentage. En comparaison, les pères du Maryland avaient 87% d’être sur le marché du travail, comparativement à 92% avant la pandémie, soit une baisse insignifiante sur le plan statistique, écrivent les auteurs des travaux.

Dans l’État de New York, à un peu plus de 250 kilomètres de là seulement, près de la moitié des écoles primaires ont offert de l’enseignement hybride, avec de l’éducation à distance et en classe. Les chercheurs ont constaté que la participation des mères a reculé de 7 points de pourcentage, de 79 à 72%. La participation des pères, elle, a baissé de 96 à 92%.

Au Texas, enfin, où plus de la moitié des commissions scolaires ont offert de l’enseignement en classe à temps plein, la participation des mères a reculé de 10 points de pourcentage, de 77 à 67%, tandis que celle des pères est passée de 96 à 93%.

Dans l’ensemble des États américains, l’engagement des mères sur le marché du travail a davantage reculé que celle des pères, mais la différence était plus forte dans les États où l’école n’était offerte qu’à distance, au début de l’année scolaire.

« Quelque chose devait céder »

Une femme sur trois ayant quitté le marché du travail aux États-Unis, depuis le début de la pandémie, invoque la nécessité de prendre soin des enfants comme principale raison pour son départ. Pour les chercheurs, le phénomène n’est pas surprenant, puisque des informations préliminaires laissent entendre que l’inégalité des sexes en matière de division des tâches domestiques a augmenté depuis l’éclatement de la crise sanitaire, a mentionné Mme Collins.

L’analyse préliminaire des spécialistes révèle que les mères sont davantage portées à réduire leurs heures de travail, ou de carrément quitter le marché de l’emploi, même lorsque les deux parents peuvent travailler de la maison. Les chercheurs suggèrent que cela peut s’expliquer parce que les mères se sont mises à accomplir davantage de tâches domestiques, s’occuper plus des enfants, et se charger davantage de l’école à la maison que les pères.

« Les mères ont aussi rapporté de plus grandes hausses de leur anxiété, de dépression et de problèmes de sommeil comparativement aux pères, particulièrement après avoir perdu leur emploi ou une hausse des tâches domestiques ou de la charge plus importante lorsqu’il est question de s’occuper des enfants », affirme de son côté Leah Ruppanner, de l’Université de Melbourne.

« Sans appui des pères, des employeurs et du gouvernement, quelque chose devait céder sous une pression insoutenable. Ce qui semble avoir cédé, c’est l’emploi des mères », mentionne Mme Collins.

L’impact se fera ressentir bien au-delà de la pandémie, jugent les chercheurs. Lorsque les mères sont forcées de choisir entre leur famille et leur emploi, cela a un effet non seulement sur leur stabilité financière, mais également leur bien-être psychologique, leur indépendance économique et leur capacité à progresser dans leur carrière et gagner des revenus importants, écrivent-ils.

« C’est une injustice avec des conséquences à long terme pour les perspectives d’emploi et la stabilité économique des mères », ajoutent les chercheurs.

« Ce ne sont pas des problèmes personnels, mais de graves problèmes politiques qui nécessitent des interventions en matière de politiques publiques. Des plans de réouverture bien financés et s’appuyant sur des preuves avérées sont nécessaires pour que les enfants retournent à l’école, et ainsi permettre aux parents de retourner travailler. »

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