Convention démocrate: Biden mise sur l’empathie

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Avec la conclusion du congrès national du Parti démocrate et l’investiture officielle du ticket Biden-Harris, la course à la présidence des États-Unis passe à la vitesse supérieure. Un congrès hors norme, pour une course hors norme où les règles établies ne tiennent plus.

Il y a belle lurette que les congrès des grands partis américains ne servent plus à choisir leurs candidats à la présidence. La dernière fois qu’un grand parti s’est réuni alors que plus d’un aspirant à l’investiture était encore en lice était… 1952, lorsque les républicains et les démocrates ont respectivement choisi Dwight Eisenhower et Adlai Stevenson. Joe Biden, lui, sait qu’il sera le porte-étendard démocrate depuis que son dernier rival, le sénateur Bernie Sanders, a abandonné la course le 8 avril dernier. Loin de ressembler aux excitants congrès à la chefferie que nous connaissons au Canada, les événements comme celui de cette semaine s’apparentent plutôt à des couronnements annoncés, doublés d’infopubs planifiées à la minute près et réparties sur quatre soirées de télévision aux heures de grande écoute.

Le meilleur et le pire d’un congrès virtuel

Mais en 2020, rien n’est normal, surtout pas un congrès politique. L’absence des militants, chassés par la pandémie, met les rituels du genre hors circuit. Il n’y a plus de pancartes à agiter. Plus d’éclats de rire, ni de salves d’applaudissements pour pimenter les discours. Il faut donc inventer de nouveaux points de repère pour séduire les électeurs indécis.

Pour y arriver, Joe Biden a livré un discours d’acceptation intimiste, d’un style qui lui convient sans doute mieux que les spectacles à grand déploiement. Ce discours venait conclure une semaine largement consacrée aux qualités personnelles du candidat, en particulier à son empathie. Des choix qui visent manifestement à toucher les cordes sensibles d’un public confronté à la fois à une profonde crise économique, à une pandémie hors de contrôle et à ses propres tensions intérieures.

Les organisateurs ont aussi choisi d’embrasser la décentralisation forcée de l’événement et d’en faire une de ses pierres d’assise. Le traditionnel appel aux votes du mardi soir, au cours duquel les délégations de chacun des États et territoires américains annoncent la répartition de leurs voix, a notamment été filmé à distance, dans chaque état. Les messages de certains porte-parole ont fait mouche, notamment celui des parents de Matthew Sheppard, jeune homme gai victime d’un crime haineux en 1998. D’autres, comme celui des représentants du Rhode Island qui exhibaient fièrement une assiette de calmars frits, ont plutôt laissé l’auditoire perplexe. Mais globalement, l’effet a dynamisé un procédé de routine plutôt ennuyant en temps normal; difficile d’imaginer que l’on retournera en arrière à l’avenir.

Les politiciens ont aussi partagé leur temps d’antenne avec des citoyen(ne)s ordinaires et des membres de la société civile pendant toute la semaine. La présence soutenue des autochtones, des membres de la communauté LGBTQ et des jeunes (y compris des adolescents), n’est pas passée inaperçue. Et en alternant les messages politiques avec les témoignages de victimes de violence conjugale ou d’immigrants aux prises avec l’intransigeance de l’administration Trump, les démocrates ont sans doute voulu se rapprocher des gens. Il reste à voir si l’astuce aura réussi.

Kamala Harris et Joe Biden

Un ticket présidentiel qui se veut rassurant

Pour contrer l’ardeur inébranlable des partisans de Donald Trump, les démocrates ont choisi des candidats qu’ils jugent susceptibles de rassurer les indécis.

Joe Biden, d’abord, parce qu’il représente le choix de l’aile modérée du parti et que ses relations cordiales avec plusieurs anciens ténors du Parti républicain, dont l’ex-candidat à la présidence John McCain, laissent entrevoir une administration conciliante. Autre avantage: Biden n’a de secret pour personne. Sénateur pendant 36 ans, vice-président pendant les deux mandats présidentiels de Barack Obama, Biden a vécu toute sa vie d’adulte sous les feux de la rampe. Avec lui, l’électeur lambda sait exactement à quoi s’en tenir.

La candidate à la vice-présidence Kamala Harris se positionne quant à elle comme une deuxième paire de mains sûres. En tant qu’ancienne procureure générale de l’État de la Californie et actuelle sénatrice, elle détient une rare expérience des trois branches du gouvernement: le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Une expérience qui lui serait fort utile si jamais Joe Biden, qui aura 78 ans deux semaines après l’élection, n’était plus en mesure d’assumer ses fonctions et qu’elle devait prendre la relève en cours de mandat.

Une stratégie électorale d’encerclement

Traditionnellement, les candidats à la vice-présidence viennent « équilibrer » le ticket et renforcer les appuis de celui-ci dans une région où le parti est vulnérable. Ce n’est pas le cas avec Kamala Harris, toute la côte ouest étant déjà acquise aux démocrates.

Harris est cependant la première femme de couleur choisie comme candidate à la vice-présidence par l’un des deux grands partis de gouvernement (*). Ses parents ont tous les deux immigré aux États-Unis: son père, en provenance de la Jamaïque; sa mère, de l’Inde. Dans un contexte politique où la représentation des identités occupe une place cruciale, sa présence sur le ticket vise à stimuler l’intérêt de plusieurs segments de l’électorat dont les démocrates ont besoin pour compenser la mainmise républicaine sur le vote masculin blanc: les femmes, les Afro-Américains, les personnes originaires des Caraïbes, les Indo-Américains et par extension tout l’électorat d’origine asiatique.

On chuchote même, dans les officines démocrates, que l’enthousiasme que suscite Harris auprès des Américains d’origine asiatique pourrait faire basculer le Texas, où ils comptent pour environ 5% de la population. Bien qu’un tel scénario semble improbable, forcer les républicains à investir de précieuses ressources pour conserver un État qui leur était acquis depuis des décennies constituerait une victoire en soi.

Colin Powell, ancien pilier des administrations Bush, s’est exprimé dans le cadre de la convention démocrate.

Un délicat équilibre gauche-droite

Devant les caméras, les démocrates misent sur un programme résolument progressif pour consolider leurs appuis à gauche. Contrôle des armes à feu, lutte contre la violence conjugale, services de garde, soins de santé, changements climatiques, inégalités socio-économiques, réforme du système de justice pénale, brutalité policière, appels répétés au mouvement Black Lives Matter: partout, le discours véhiculé par les ténors démocrates surprend par son audace, qui dépasse largement les engagements pris par Joe Biden pendant la campagne à l’investiture. En coulisses, le portrait se fait cependant plus nuancé. Le principal conseiller économique de Biden souligne que les coffres de l’État sont vides, tandis que l’engagement de mettre fin aux subventions à l’industrie des énergies fossiles a mystérieusement disparu…

Pour rassurer le centre droit qui pourrait être effarouché par ce programme, de longs segments de la soirée d’investiture de Joe Biden ont été consacrés à sa foi catholique, à sa famille et au service militaire de son défunt fils Beau. Plusieurs républicains “repentis” ont aussi trouvé leurs places sur la liste des orateurs du congrès, dont John Kasich, ancien gouverneur de l’Ohio et rival malheureux de Trump à l’investiture républicaine en 2016, et Cindy McCain, la veuve de John McCain, qui a prêté sa voix à une vidéo sur l’amitié qui liait son mari à Biden. Surtout: Colin Powell, ancien chef de l’État-Major des forces armées et secrétaire d’État sous George W. Bush, est venu livrer une charge en règle contre l’administration Trump qui pourrait influencer la réflexion de certains électeurs militaires.

Et la relève?

Pendant ce temps, la vedette montante de l’aide gauche du parti, la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, a eu droit à… une minute de temps de parole.

Pourtant, les démocrates auraient tout intérêt à mousser la popularité d’une nouvelle génération de leaders, car Biden n’est pas le seul ténor du parti dont la carrière tire à sa fin. Ses deux principaux rivaux dans la course à l’investiture, Elizabeth Warren et Bernie Sanders, ont respectivement 71 et 78 ans — et Sanders a subi une crise cardiaque pendant la campagne. La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a 80 ans. Le leader du parti en Chambre, Steny Hoyer, en a 81; sa contrepartie au Sénat, Chuck Schumer, en aura 70 en novembre. Et parmi les démocrates de moins de 65 ans, les plus populaires sont Barack Obama, à qui la Constitution interdit de retourner à la Maison-Blanche, et sa conjointe Michelle, qui ne cesse de répéter qu’elle n’a aucune intention de poser sa candidature à quelque poste électif que ce soit.

Ocasio-Cortez, elle, aura 35 ans, c’est-à-dire l’âge minimal requis pour se porter candidate à la présidence, quelques jours avant l’élection de 2024.

Outre les brèves apparitions de Cory Booker, Pete Buttigieg et Andrew Yang, rivaux malheureux de Biden venus lui apporter leur soutien, rares ont été les concessions au besoin de renouvellement. Julian Castro, l’ancien secrétaire au logement et au développement urbain dans l’administration Obama qui a appuyé Elizabeth Warren après s’être retiré de la course, n’a pas été invité. Les alliées d’Ocasio-Cortez au sein de « l’escouade » progressiste à la Chambre, Ayanna Pressley, Ilhan Omar et Rashida Tlaib, non plus. Même l’allocution d’ouverture du mardi, traditionnellement réservée à une vedette montante, a été diluée en un curieux montage où 17 élus locaux se passaient le relais. On est loin du congrès de 2004, où la même occasion avait servi à pointer tous les regards en direction d’un obscur législateur de l’Illinois qui allait bientôt montrer de quoi il était capable: un certain Barack Hussein Obama.

L’adversaire

Ceci dit, les effets de tout le déploiement de cette semaine pourraient s’avérer modestes. Les électeurs qui soutiennent toujours Donald Trump, malgré la crise économique, la pandémie et les multiples controverses des quatre dernières années, sont peu susceptibles de changer de camp à cause de quelques discours. Quant aux indécis, relativement peu nombreux dans ce climat politique violemment polarisé, plusieurs sont sans doute trop désengagés pour s’être intéressés à l’événement.

Mais un effet modeste pourrait bien suffire. Selon FiveThirtyEight, l’avance dont jouit Joe Biden dans la moyenne des sondages est remarquablement stable, y compris dans les États clés qui ont pavé le chemin de la Maison-Blanche pour Trump en 2016. Si le congrès de cette semaine a convaincu quelques électeurs démocrates mous de voter plutôt que de s’abstenir, Biden pourrait tenir la victoire au bout de ses doigts.

Il reste à voir comment les républicains répliqueront la semaine prochaine.

(*): La première candidate afro-américaine à la vice-présidence fut Charlotta Bass, du Parti progressiste, en 1952. Charlene Mitchell a quant à elle brigué la présidence sous les couleurs du Parti communiste en 1968.


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