Élection présidentielle: un dernier débat qui ne changera rien

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Conviés à l’Université Belmont, une institution privée évangélique située à Nashville au Tennessee, Donald Trump et Joe Biden ont croisé le fer dans un deuxième débat nettement moins chaotique que le premier. Les deux candidats ont semblé adopter la même stratégie: protéger les acquis. Un choix qui servira sans doute mieux Biden, qui domine dans les sondages. Compte-rendu du dernier (?) moment fort d’une campagne dont les innombrables rebondissements n’ont, jusqu’ici, presque rien changé.

On était en droit de s’attendre à un cirque, après un premier débat d’une confusion déplorable et une succession d’événements rocambolesques depuis celui-ci: éclosion de COVID-19 à la Maison-Blanche, hospitalisation du président Trump, annulation du second débat, assemblées citoyennes programmées l’une contre l’autre au moment où ce deuxième débat devait avoir lieu, dénonciation d’une attaque de l’Iran et de la Russie contre l’intégrité de l’élection par le directeur national des services de renseignement… et même piégeage de l’avocat du président, Rudy Giuliani, dans une scène salace d’un nouveau film de Borat.

Nous avons plutôt assisté à un débat aussi riche en substance que le premier en avait été dépourvu. Il faut dire que la modératrice Kristen Welker, correspondante du réseau NBC à la Maison-Blanche, disposait d’un outil qui avait cruellement manqué à son prédécesseur Mike Wallace: un bouton qui coupait le micro d’un candidat pendant que l’autre offrait sa réponse à une question. Cela n’a pas empêché les empoignades occasionnelles pendant les périodes de discussion ouverte, et encore moins les dépassements de temps de parole (surtout de la part de Trump), mais Welker a pris soin d’égaliser les chances en dirigeant les questions et les droits de réplique efficacement. Il y a fort à parier que nous la reverrons dans ce rôle en 2024.

Les thèmes du débat

À l’origine, lorsque ce débat devait être le troisième de la série, il était prévu de consacrer l’essentiel des discussions à la politique étrangère. Les bouleversements des dernières semaines ont cependant forcé une redéfinition des paramètres, brièvement contestée par le camp républicain. Ainsi, les échanges ont plutôt porté sur la pandémie, la sécurité nationale et celle des élections, les familles américaines et l’économie, les relations interethniques, les changements climatiques et le leadership, les deux premiers sujets occupant la pluralité du temps d’antenne.

Selon un sondage-éclair mené par US Politics Polls, Biden aurait obtenu la faveur du public sur cinq des six thèmes, Trump s’en tirant avec les honneurs en matière de sécurité nationale. Ce qui ne manquera pas de décevoir les espoirs du camp républicain.

La mission ratée de Donald Trump

Il faut dire que le président sortant commençait la soirée avec plusieurs obstacles à franchir. Un taux d’impopularité extrêmement élevé pour un candidat à sa propre réélection, 56% des répondants à un récent sondage estimant qu’il ne méritait pas un second mandat. Une très faible proportion d’électeurs indécis. Un adversaire qui dépasse la barre des 50% dans les intentions de vote depuis plusieurs mois, ce qui implique que Trump avait la lourde tâche de convaincre un nombre non négligeable d’électeurs acquis à son adversaire de changer de camp, moins de deux semaines avant l’échéance électorale. Surtout: le Washington Post estime que 47 millions d’Américains ont déjà voté par anticipation ou par la poste; autant de voix qui sont déjà hors de portée pour le candidat qui traîne de l’arrière.

Dans les circonstances, Trump s’est contenté de répéter son message habituel: blâmer la Chine pour la pandémie, accuser Barack Obama et Joe Biden d’avoir espionné sa campagne en 2016, affirmer que personne d’autre que lui n’a fait plus pour la communauté afro-américaine depuis «peut-être» Abraham Lincoln, et surtout déballer une litanie de conspirations et de mensonges qui fait les délices des médias de la droite radicale, mais dont les électeurs du centre et de la gauche n’ont que faire. Daniel Dale, le vérificateur de faits de CNN, a d’ailleurs qualifié le discours du président d’avalanche de mensonges. Peut-être quelques électeurs peu informés auront-ils été impressionnés par sa promesse d’un vaccin contre la COVID-19 qui serait dévoilé d’ici quelques semaines et distribué à la vitesse grand V par les services logistiques de l’armée américaine. Les autres se seront sans doute contentés de sourciller et de passer à autre chose.

Relativement calme en première moitié de débat, Trump s’est par la suite emporté à plusieurs reprises, interpellant la modératrice avec la formule «Excuse me!» et dépassant son temps de parole sans remords. Il aura aussi fait tiquer plusieurs observateurs en affirmant que, parmi les demandeurs du statut de réfugiés, seuls ceux avec un «très faible quotient intellectuel» se présentaient à leurs audiences devant les tribunaux, tandis que les autres prenaient la clé des champs. Une affirmation qui rappelle qu’en 2016, il affirmait que le fait de ne pas payer d’impôts faisait de lui quelqu’un d’intelligent…

Bref, on serait en droit de supposer que la stratégie de Trump repose maintenant sur deux facteurs. D’abord, l’excitation d’une base très motivée, mais qui plafonne à quelque 42% de l’électorat. Ensuite, sa contrepartie naturelle: la suppression du vote de l’adversaire. Les efforts tous azimuts du Parti républicain pour restreindre l’accès aux bureaux de scrutin (surtout dans les secteurs habités par des citoyens des minorités ethniques) et au vote postal, favorisé par les électeurs démocrates qui craignent de se rendre aux urnes en pleine pandémie, pourraient peut-être faire pencher quelques États clés dans le camp de Trump. Il s’agit d’une stratégie cynique et au succès assez improbable, mais il semble que les républicains considèrent qu’il s’agit de la meilleure carte qu’ils aient en main.

Le défi plus ou moins accompli de Joe Biden

L’ancien vice-président arrivait à Nashville avec une mission bien différente. Ses appuis dans les sondages nationaux se confirment, mais plusieurs États importants demeurent prenables pour son adversaire. Il devait donc s’assurer que les électeurs mous de sa coalition allaient bien passer à l’acte et voter d’ici le 3 novembre. Une tâche potentiellement délicate: cette coalition comporte à la fois des militants de gauche qui se méfient du passé centriste de Biden   et des républicains révoltés contre le comportement de Trump, mais toujours fondamentalement conservateurs. Deux clientèles qui ne voient pas les choses du même oeil, c’est le moins que l’on puisse dire.

Biden a donc tenté de ménager la chèvre et le chou. En matière de santé, par exemple, il a répété qu’il avait l’intention d’améliorer Obamacare (rebaptisée «Bidencare») en lui adjoignant une option publique pour ceux qui ne pouvaient pas obtenir de l’assurance privée, mais sans abolir cette dernière. Rien pour aller chercher de nouveaux appuis, mais rien non plus pour provoquer un exode. À une exception près: sa déclaration sur l’élimination de la production de pétrolière d’ici une dizaine d’années risque de lui avoir coûté des votes dans les États producteurs. Si le Texas était en jeu avant le débat d’hier, il est possible que ce ne soit plus le cas aujourd’hui. La lutte en Pennsylvanie, qui semblait presque acquise au camp démocrate, pourrait aussi se resserrer. L’effet risque cependant assez peu de déborder, les autres États pétroliers, comme la Louisiane, le Dakota du Nord et la Louisiane, étant déjà rouge vif.

Autrement, Biden a joué encore une fois la carte de l’empathie, faisant référence à la souffrance des familles et à sa compassion envers les migrants séparés à la frontière. Lorsque Trump a affirmé, à l’encontre de toute évidence, que le pays était en train de vaincre la COVID-19 et qu’il apprenait à vivre avec le virus, Biden a répliqué d’un ton cinglant qu’il apprenait plutôt à en mourir. Biden a aussi qualifié de «criminel» le fait que plus de 500 enfants aient été arrachés à leurs parents, certains il y a trois ans, et que le gouvernement soit incapable de les réunir avec leurs familles. Les électeurs auront-ils remarqué la réponse de Trump à cette attaque, qui tenait en un mot: «Good!» («Tant mieux!»)

Un verdict prévisible

Les sondages éclairs tenus après le débat accordent tous la victoire à Joe Biden, à peu près dans les proportions des intentions de vote exprimées auparavant. Effet réel ou simple biais de confirmation, les répondants aux sondages accordant la victoire au candidat qu’ils avaient déjà choisi de soutenir?

Quoi qu’il en soit, Trump n’aura pas réussi à renverser la vapeur. C’était sans doute sa dernière chance de le faire. La tentative d’entacher la réputation de Joe Biden à l’aide d’une rocambolesque histoire impliquant son fils Hunter, des disques durs d’ordinateurs obtenus par des moyens nébuleux et des entreprises chinoises et ukrainiennes, a fait long feu. Seuls le New York Post et la page éditoriale du Wall Street Journal, deux publications appartenant à l’archiconservateur Rupert Murdoch, semblent y avoir prêté foi — et la section des nouvelles du même Wall Street Journal a démenti toute l’affaire dans la même édition.

Plus que 11 jours avant l’échéance. Tout repose maintenant sur le taux de participation des partisans des deux camps… et peut-être sur les tribunaux. Surveillons les sénateurs républicains, qui s’apprêtent à confirmer Amy Coney Barrett à la Cour suprême à toute vitesse pour qu’elle puisse siéger en cas de litige au sujet de l’issue du vote. Peut-être le camp Trump a-t-il un dernier atout maître caché dans sa manche, après tout.

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