Alegría: pris dans le moule

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Dépoussiérer un classique n’est jamais une tâche facile, surtout lorsque celui-ci est à l’origine de la notoriété de l’entreprise. C’est donc dans un désir d’insuffler sa propre ADN tout en restant toujours prêt de l’hommage inévitable que cette relecture de Alegría se perd en chemin, en dépit de ses séduisantes qualités, comme on a pu le découvrir lors de sa grande première, jeudi soir.

On comprend rapidement les intentions du spectacle de faire reconnaître cette production culte sous tous ses aspects. On a beau l’avoir remodelé de A à Z, les référents sont tous bien présents et on a un immense plaisir à les retrouver ici et là. Après tout, si l’ordre des numéros a par moments été changé de façon ambitieuse (débuter le spectacle avec le magnifique numéro d’acro pôles, sorte de banquine avec poutres, est très réussi), la majorité de ceux-ci, notamment dans les routines et les chorégraphies, sont demeurés intacts.

Difficile de voir cela comme un défaut, quand on voit par exemple le numéro de cerceaux sur une magnifique version de la pièce Ibis, qui n’a certainement pas pris une ride, surtout considérant qu’Elena Lev reprend le numéro qui l’a lancée vingt-cinq ans auparavant. Dans l’exécution, toutefois, on se rapproche davantage des productions récentes et, si on ne met pas trop l’accent sur le côté narratif, ni sur le pourquoi du comment de la complexité de ses personnages sommes toutes bien définis et de sa prémisse, gardant l’esprit d’antan se concentrant exclusivement sur le côté époustouflant des acrobaties et du grand déploiement (puisque le Cirque du Soleil a après tout toujours été reconnu pour nous pousser à ne plus savoir où donner de la tête), on a beaucoup plus l’impression d’assister à un canevas accompli plutôt qu’au spectacle rondement mené de la veille.

Ainsi, l’heure et demie d’origine qui passait à la vitesse de l’éclair s’est transformée en  deux actes d’une heure, entrecoupés d’un entracte où le rythme effréné laisse la place aux clowns particulièrement pénibles qui allongent l’ensemble.  C’est encore plus dommage de les voir essayer de rendre hommage, en vain, au magistral numéro de Yuri Medvedev, dont la poésie mélancolique fut rarement surpassée. Nul doute, si certains personnages sont beaucoup trop sous-utilisés, les clowns prennent ici décidément trop de place, comme on s’en rend particulièrement compte dans un numéro de « ménage » qui ne nécessitait certainement pas une transition aussi longue.

Photo: Cirque du Soleil

Bien sûr, ce jeu des comparaisons a son lot de bons et de mauvais coups. Celle qui s’en sort le mieux est indubitablement Dominique Lemieux, qui renoue avec le spectacle pour retravailler ses propres costumes, réussissant avec brio à les moderniser et à mettre un accent plus prononcé sur le corps humain pour le marier à ses fantaisies, plutôt que de les surhabiller. Nul doute qu’elle s’est ici surpassée et ses costumes sont splendides.

On apprécie également la scénographie, qui a conservé la même forme, l’usage ambitieux d’un X en trampoline pour l’immanquable numéro de Powertrack, et cet apport splendide des faisceaux lumineux venant de l’intérieur. On regrette toutefois qu’on ne pousse pas davantage les possibilités, comme la possibilité d’une certaine mobilité, ou même l’usage de l’espace et de sa profondeur, n’en déplaise à la jolie plate-forme qu’on y a ajouté en arrière-plan pour permettre aux excellents musiciens de s’éclater, surtout lorsque la batteuse se joint à la fête.

Ceux-ci font d’ailleurs un bien fou et rappellent sans mal le travail immense de René Dupéré, qui a composé de loin la trame sonore la plus extraordinaire et mémorable de l’histoire du Cirque du Soleil. Revisitée ici par l’excellent Jean-Phi Goncalves, ce dernier relève avec brio le défi consistant à donner du tonus à ces pièces qu’on s’amuse à reconnaître avec bonheur. Ce qu’il fait avec Kalandéro, notamment, est particulièrement génial, surtout pour soutenir l’excellent numéro de roue croisée, propulsé brillamment par le Canadien Jonathan Morin.

Bien sûr certaines décisions surprennent, comme de troquer Querer pour le numéro de trapèzes synchronisés et Vai Vedrai pour l’hypnotisant Main à main, mais ces audaces font parti du pari de réinventer le classique.

On se désole toutefois que la finale ait énormément perdu de son impact. Non seulement le numéro est mal éclairé, mais le fait d’avoir évacué la pièce Icare et toute sa puissance en diminue beaucoup la portée, puisque la très belle Valsapena, même remixée, ne correspond pas du tout à l’ampleur et l’intensité du numéro. Idem lorsque revient le temps de revenir de l’entracte avec un très beau numéro de sangles, qui offre déjà la chanson fétiche Alegría au lieu de la réserver à la finale.

Photo: Cirque du Soleil

Reste alors le classique instantané du numéro de la danse du feu, qui pousse à ses limites le désir du spectacle d’amplifier certaines idées d’antan et de les mener au bout de ses capacités. Le charisme de Lisiate Tovo est admirable et il ne fait littéralement qu’une bouchée du feu qu’on lui offre sur un plateau, avant de maîtriser le terrifiant élément avec une aisance et une facilité des plus désarmantes. Un numéro d’une fluidité décapante, judicieusement mis en scène, aussi divertissant, amusant et agréable que captivant.

Enfin, ce Alegría a voulu se remettre au goût du jour et se retrouve pris entre deux feux. Le désir de célébration est évident et l’esprit de fête se fait largement sentir, puisqu’on s’amuse régulièrement à rassembler toute l’équipe sur scène pour y donner une impression de bande festive comme dans Varekai ou Kooza, notamment. Sauf que le spectacle n’arrive jamais vraiment à se défaire de son passé, qu’il ne parvient pas à transcender. Reste alors un très beau spectacle aux immenses qualités, mais qui aurait mérité beaucoup plus de peaufinage pour lui permettre de se défaire de sortir du moule et d’ainsi mieux voler de ses propres ailes tout en s’appropriant l’expertise de ses origines.

6/10

Alegría joue présentement sous le Grand Chapiteau sur les quais du Vieux-Port de Montréal jusqu’au 21 juillet prochain. Le spectacle ira ensuite s’installer à Gatineau.

Pour tous les détails et pour se procurer des billets, rendez-vous au cirquedusoleil.com/alegria


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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