Des histoires inventées – André Forcier plonge en apnée dans notre subconscient

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Qualifié de misogyne, à tort, parce qu’il racontait des histoires d’amour hétérosexuelles, est l’une des bribes que nous largue le cinéaste André Forcier au long du moyen-métrage Des histoires inventées (2018) de Jean-Marc E. Roy. Projeté à la Cinémathèque québécoise dès le 25 janvier, le documentaire donne envie de revoir la cinématographie indélébile d’une quinzaine de titres.

André Forcier aurait son cadre sur un mur des célébrités qui comprendraient les portraits de Bertrand Blier, Lina Wertmüller, Aki Kaurismäki, Bigas Luna, John Waters et autre entêté à occuper le grand écran d’un imaginaire autoritaire. À première vue, sa cinématographie constitue un univers qui lui est propre, mais quand on prend le temps de visionner ses films l’univers perd de son amplitude photographique pour ne laisser que le croustillant poétique d’un réalisme magique. Se disant amoureux de la langue française, ce ne sont que les vers de Leonard Cohen et de Bob Dylan qui résonnent en anglais sous son toit.

La rétrospective proposée dans le documentaire permet de tracer la cartographie de son œuvre qui sillonne l’Amérique du Nord, à laquelle s’ajouteraient d’autres niveaux de conscience: les tavernes, le Plateau avant l’embourgeoisement, le motel du boulevard Taschereau, la ville de Baton Rouge en Louisiane, la Sullidor Mining en Abitibi, etc. Si l’amalgame des reconstitutions de scènes-clés de ses films permet de tracer cet horizon surréel, le documentariste a opté pour une approche des acteurs qui ont accepté de jouer devant sa lentille pour des pinottes alors que les techniciens se sont fait servir de la vache maigre. Singularité et petit budget font la paire.

D’emblée, André Forcier nie l’objectivité de la réalité en la réduisant à une norme quelconque. Que chacun détienne sa propre réalité explique la construction particulière de ses personnages. Pensons à l’élégance de ses rôles féminins, dont ceux incarnés par l’actrice Céline Bonnier: l’étudiante en surpoids qui retrouve sa taille de guêpe au moment de rencontrer l’écrivain sur lequel porte sa thèse du film Le vent du Wyoming (1994) ou en poule de luxe qui venge la mort de son mari doublement dans Je me souviens (2009).

Sous sa direction, l’acteur Roy Dupuis est passé par toute une gamme paternelle du bon père adoptif irlandais de Je me souviens (2009) au père horrible de La Grande Noirceur d’Embrasse-moi comme tu m’aimes (2016) en passant par ce promoteur immobilier de Coteau Rouge (2011), associant la grossesse de sa femme à la réussite en affaires.

André Forcier est également le cinéaste des rêveurs dans Au clair de la Lune (1983), de l’aventure par Les États-Unis d’Albert (2005) et des jeunes complices avec L’eau chaude, l’eau frette (1976) qui repart à zéro, à chaque film.

Approche documentaire

À l’aide du documentaire Labrecque, une caméra pour la mémoire (2017) de Michel La Veaux et la fiction À tous ceux qui ne me lisent pas (2018) de Yan Giroux portant sur le poète québécois Yves Boisvert (1950-2012), il est possible de circonscrire la démarche du documentariste d’une durée de 71 minutes, réalisée sur six ans avec un budget de court-métrage. «Je savais ce que je ne voulais pas faire, une succession d’entrevues avec des gens qui le connaissent et qui disent qu’ils l’aiment», a affirmé Jean-Marc E. Roy à la suite de la projection.

Michel La Veaux nous a présenté des extraits des films de Jean-Claude Labrecque ponctués d’intermèdes afin de nous montrer le cameraman et la caméra, une mise en abyme de ce qu’il y a derrière l’image. Jean-Marc E. Roy reprend l’idée en introduisant l’homme de chair et d’os dans l’espace filmique, mais en le laissant en retrait de l’emboîtement des scènes reconstituées.

Étant donné que le documentaire porte sur l’œuvre d’André Forcier et que ce dernier est le témoin des scènes de ses propres films, la mise en abyme fait place à un croisement semblable à celui du film de Yan Giroux, illustrant un tiraillement entre poésie et conformisme à savoir lequel va prendre le dessus et pendant combien de temps.

«L’amour est inévitable», nous confie le cinéaste de l’amour fou et de la famille élargie.


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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