Notre cinéma s’assombrit, le temps de baisser sa garde et de lâcher les chiens

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Dans la mêlée du débat sur l’accessibilité de nos productions, certains distributeurs persistent et permettent à tous de découvrir ou redécouvrir des films surprenants comme Chien de garde, maintenant en DVD, premier long-métrage de Sophie Dupuis qui vient décliner la famille d’une étonnante manière.

La famille demeure en plein cœur des préoccupations et des thématiques de notre cinéma, se plaçant dans la même lignée que notre quête identitaire. En nous plongeant dans le calvaire des mafias et les ambitions d’aspirer à mieux que les tourbillons de misère dans laquelle la vie nous a confinés, le premier long-métrage de Sophie Dupuis joue dur et offre une variation à petite échelle du We Own the Night de James Gray et autres films du genre où l’union de deux frères fortement différents en personnalité et en vision est constamment mise en péril.

La pochette du coffret.

Bordé par un naturel souvent déstabilisant, le film, dont Dupuis a assuré l’entièreté de l’écriture et de la réalisation, est rehaussé de forte façon par sa griffe et sa technique sensible qui laissent beaucoup de place à ses comédiens qui brillent et s’aident à briller, s’investissant avec panache dans le projet. Son judicieux montage, malgré quelques ralentis qui ne s’avèrent pas toujours essentiels pour accentuer la profondeur dramatique, impose une ambiguïté omnisciente et dose astucieusement les ruptures de ton, offrant le film comme une bombe à retardement qui inquiète et rassure peu, ne laissant aucun indice sur le moment où tout pourrait bien éclater, mais en multipliant les éléments déclencheurs qui sèment constamment le doute.

On se laisse porter dans ses nombreux va-et-vient alors qu’un jeune homme est torturé par son désir de s’occuper de sa mère alcoolique et son frère imprévisible, tout en essayant de s’en sortir, continuellement ramener sur le mauvais chemin par une crapule sans pitié qui s’acharne à lui imposer des collections de dettes. Grâce à l’interprétation sensible et fortement nuancée de l’excellent Jean-Simon Leduc, le film arrive sans mal à toucher ses cordes de compassion et à comprendre tout le dilemme moral qui se trame ici.

Le problème toutefois, au-delà de l’histoire tout de même conventionnelle et prévisible et pas toujours poussée par les plus grands élans d’originalité, se trouve davantage au niveau des dialogues. Ceux-ci placent la grande majorité des comédiens en plein milieu de la fine ligne entre le naturel et l’exagéré, étant constamment à la limite de sombrer dans les marges de la parodie, situant notamment la dernière ligne droite dans une drôle de position quant à la crédibilité d’ensemble.

On pense entre autres à Théodore Pellerin, électrique, oui, mais aussi attachant qu’insupportable, ou même à Maude Guérin, flamboyante, tour à tour impressionnante, mais pas toujours au point dans ce contre-emploi inattendu. De fait, Xavier Dolan avait transmis avec bien plus de succès dans son Mommy, l’inexplicable union entre une mère et son fils indomptable et dérangé.

Dans d’autres cas, ça ne fonctionne pas du tout, comme Claudel Laberge qui ne parvient pas à trouver la complicité nécessaire avec Leduc (elle joue techniquement sa copine qui doit faire comprendre pourquoi il est prêt à tout quitter pour elle) et à s’imposer comme une force différente en plein cœur de la tourmente. Bien sûr, la présence de Marjo relève bien plus de la fantaisie et un peu du caprice, un peu comme quand Kim Nguyen s’était offert Michèle Richard dans son mésestimé Truffe. Mais rien n’est plus dissonant que le pourtant excellent Paul Ahmarani, difficilement crédible dans le rôle menaçant du gangster, alors qu’on aurait certainement préféré y voir un acteur plus sombre comme un Normand D’amour par exemple. En contrepartie, ce sont des petits rôles qui viennent surprendre, comme la présence surprise de Léane Labrèche-Dor ou même Sylvie Lemay dans le rôle de Jocelyne du casse-croûte, désarmante de naturel.

Récipiendaire de trois prix Iris au récent Gala Québec Cinéma (meilleur montage, meilleure actrice et révélation de l’année), tout en étant très accessible (oui, je sais, plusieurs trouveront cette affirmation choquante), Chien de garde détonne certainement dans notre filmographie. Il peut même aspirer à se tailler s’en mal une belle place dans le rang de nos petits succès, un peu comme lorsque Luc Picard s’était permis L’audition, avant de tomber dans les excès grand public des productions qui ont suivies. Une belle occasion de succomber à ce que le talent d’ici sait nous livrer sans prétention, tout en se promettant de suivre toutes les carrières en pleine ébullition qui se dévoilent ici avec brio.

6/10

Chien de garde est disponible en DVD via la Collection Axia films depuis mardi.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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