Giacometti – L’humain, cet individu

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Telle une empreinte dans le temps, les «bonshommes allumettes» du sculpteur originaire de la Suisse italienne, Alberto Giacometti (1901-1966) révèlent le contexte de leur conception. Cette rétrospective présentée au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) du 8 février au 13 mai rassemble 160 sculptures et peintures de l’artiste.

C’est dans le minuscule atelier de 23 mètres carrés, au 46 rue Hippolyte-Maindron dans le quartier des artistes de Montparnasse à Paris que Giacometti a créé la plupart de ses œuvres à partir du mois de décembre 1926, dont L’homme qui marche (1960) évoquant l’existentialisme de l’après-guerre. Avant de se mettre au travail, l’artiste fréquentait les mêmes lieux du quartier Saint-Germain-des-Prés pour lire les journaux et échanger avec les artistes et les intellectuels de son temps comme la féministe Simone de Beauvoir qui a été l’un de ses modèles.

«Si j’ai la courbe de l’œil, j’ai l’orbite, puis j’ai la pointe du nez», affirme l’artiste Giacometti dans un documentaire filmé de près, petitesse de l’atelier oblige.

Quart de siècle florissant en matière de courants artistiques, le jeune sculpteur dans la vingtaine s’éloigne de l’enseignement classique du sculpteur Antoine Bourdelle à l’Académie de la Grande Chaumière lorsqu’il découvre les œuvres néo-cubistes de la déconstruction que vont planter les peintres Pablo Picasso (1881-1973) et Paul Cézanne (1839-1906).

Au MNBAQ, Femme cuillère (1927) en plâtre et Femme couchée qui rêve (1929) en bronze propose la déconstruction du corps féminin et son association à l’ustensile courbe, ainsi que d’y voir une continuité créatrice d’une œuvre à l’autre. L’exposition de deux toiles colorées, celle d’un homme debout et une autre d’une montagne, semble proposer un rapport entre le contenu et le contenant.

Par contre, l’unité symétrique du cubisme de Giacometti présage davantage le passage vers un autre courant.

Photo: René-Maxime Parent / Pieuvre.ca

Surréel

Le sculpteur fréquente les «dissidents» réunis autour de l’écrivain George Bataille (1897-1962) avant d’intégrer officiellement en 1931 le groupe surréaliste formé autour du poète André Breton (1896-1966).

Vers 1932, Salvador Dalí (1904-1989) et Giacometti conçoivent une œuvre commune : un aménagement de jardin pour la villa du couple de collectionneurs Marie-Laure et Charles de Noailles, à Hyères, où les deux artistes se sont rendus à plusieurs reprises avec le cinéaste Luis Buñuel (1900-1983) entre 1930 et 1932. Dalí dessine un jardin vallonné incluant Boule suspendue (1930-1931) et les éléments d’une autre sculpture de Giacometti, mais le projet ne sera pas réalisé.

Devant l’œuvre Boule suspendue (1930-1931), j’y ai vu la simplification abstraite du fameux panier de fruits des natures mortes qui ont traversé l’histoire de l’art classique. Dans un cube de verre, une boule est suspendue sur une masse à la forme lunaire appuyée sur une plateforme. Les trois éléments superposés sont faits de la même matière blanche. «Ça s’appelle banane et pomme», suggère un enfant à son ami d’un ton moqueur.

Ainsi, mon interprétation était juste étant donné que l’imagination décroît avec l’âge.

Culture populaire

Grosso modo, les sculptures d’Alberto Giacometti se situent entre celles d’Auguste Rodin (1840-1917) et celles de Claes Oldendurg.

Du premier, il a le geste laissant sa marque sur la matière, mais contrairement à lui, son art de sculpter ne se réfère pas à la main de Dieu qui a jadis façonné les êtres vivants. Giacometti concevait ses sculptures comme des objets et c’est cette dimension qu’il partage avec le second, qui lui va extrapoler l’idée au point de la confondre avec le geste. Par exemple, Oldenburg sculpte des icônes de la société de consommation tel un mégot de cigarette, un hamburger ou un jeu de quilles avec des matériaux industriels.

S’il y a deux icônes en suspend dans la rétrospective du MNBAQ c’est le masculin et le féminin dont Tête de Diego (1934) et Tête d’Isabel (L’Égyptienne) (1936). Les recherches spatiales du sculpteur se traduisent par la restitution de sa vision de l’impression de distance chez l’homme, alors que ses représentations féminines ont une stature verticale s’ancrant par un immense pied unique. Sa sculpture de jambe doit être un aboutissement quelconque de son parcours artistique.

Si Rodin a été plagié par ces sculptures commémoratives comme la tête de Winston Churchill face à celle de Franklin Delano Roosevelt non loin du buste de l’apôtre de la non-violence Gandhi à Québec, et qu’Oldenburg a été plagié par Air Canada via l’immense valise aux abords de l’autoroute Métropolitaine de Montréal, Giacometti est un pivot. L’exposition aide à remettre en question cette saturation de l’art à des fins historiques ou commerciales, l’authenticité perdue.

Bref, L’homme qui marche (1960) n’est pas la représentation d’un humain qui fait l’action de mettre un pied devant l’autre, mais d’un individu taillé par la société. Pourquoi ne pas emboiter le pas en sillonnant les autres expositions du MNBAQ ?

Au pavillon Pierre Lassonde, la photographie Pression-Présence (1979, 2006) de l’artiste Bill Vazan expose une vue aérienne des plaines d’Abraham, dont la majeure partie inexistante du musée dans laquelle on se trouve.

Au pavillon Charles-Baillargé, l’œil associe les personnages allongés de Giacometti à ceux isolés des toiles de Jean Paul Lemieux (1904-1990) afin de s’attarder aux espaces denses qui les découpent.

À voir et parcourir…


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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