Thor: Ragnarok – Chatouiller les cieux

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Qu’on le veuille ou non, les films adaptés des superhéros de Marvel n’ont jamais été reconnus pour leur originalité, mais davantage pour leur efficacité, surtout face au moule que Disney leur a fait répéter ad nauseam au fil des multiples épisodes de l’univers qui se succèdent plusieurs fois par année. Quelle surprise alors d’y voir un cinéaste au style singulier réussir avec insistance à y insuffler son propre aura dans ce qui pourrait bien être la proposition la plus déjantée de tout le Marvel Cinematic Universe jusqu’à maintenant.

Ragnarok signifie la fin de toute chose, mais aussi le renouveau, expression qui pourrait difficilement mieux tomber face à un opus qui vient finalement ouvrir les balises qui semblaient emprisonner les films de superhéros depuis un bon moment. Bien sûr, on a prouvé dans les dernières années qu’on en avait marre des trucs trop gentils et convenus et que de viser plus haut que le public général était franchement bien accueilli. Pourtant, ce n’est pas via la violence que ce troisième Thor vient surprendre, mais par son ton et son humour (qui était pourtant toujours présent), livrant ce qui est certainement l’un des films les plus désopilants de l’année.

Certes, l’humour a pris d’assaut les Marvel depuis belle lurette. Le succès des Guardians of the Galaxy tout comme de la reprise du flambeau de Spider-Man par Tom Holland ne serait pas le même s’ils ne dilataient pas autant la rate de tous les publics à travers le monde. Toutefois, rien ne pouvait préparer les spectateurs à l’incongruité décalée de Taika Waititi.

Bien sûr quiconque aura vu ne serait-ce qu’un seul de ses films retrouvera sans mal une bonne partie de son univers, tout comme Rachel House, son actrice fétiche. Sauf que de voir la liberté qu’on lui a accordée et le plaisir qu’il s’offre avec sa première mégaproduction après avoir représenté avec fougue le cinéma indépendant est aussi revigorant que jouissif à plus d’un niveau.

Juste par le biais des campagnes publicitaires avec les affiches et les bandes-annonces, on avait une idée du virage rétro, très humoristique et fortement coloré que s’apprêtait à prendre l’entreprise, mais c’est avec bonheur qu’on découvre que le résultat final ne déçoit guère et répond certainement à bon nombre des attentes.

Bon, encore une fois, on doit se désoler que le scénario prenne encore une importance assez imposante et flagrante (surtout que ce volet doit vraisemblablement mettre en place le film des Avengers à venir), mais si les multiples détours pour se rendre du point A au point B sont au final sans trop d’intérêt (bien qu’on ramène un côté plus bédéesque avec des scénaristes plus débutants et issus de l’univers des émissions animées de superhéros) et que les messages véhiculés n’ont rien de bien nouveau à nous dire, on salue certainement l’aisance que le cinéaste a pour contourner ce qui est trop familier ou assourdissant pour se dégager des familiarités et détourner notre attention vers des sentiers qu’on ne s’attendait décidément pas à retrouver dans un tel film (vous ne verrez jamais venir le nom d’un des trous noirs).

À cela, on retient certainement les nombreux membres de l’excellente distribution qui ont un plaisir fou à déblatérer des niaiseries qui auraient été improvisées au fil des scènes, ce qu’on a peu de mal à croire tellement elles en ressortent senties et spontanées, tout en touchant indubitablement leur cible. Après une performance remarquée dans le reboot/remake mésestimé des Ghostbusters, Chris Hemsworth trouve enfin une immense plateforme pour afficher au grand jour la très large palette de son immense côté humoristique qu’on n’exploite jamais assez, trop concentré sur ses attraits bien plus physiques. Sa chimie fonctionne à plein régime avec des alliés/ennemis comme Mark Ruffalo et Tom Hiddleston, ce, pendant que Cate Blanchett en mode démoniaque a beaucoup de plaisir aux côtés de Karl Urban. Et si Idris Elba a décidément plus d’aisance que dans The Dark Tower, que plusieurs cameos semblent tomber des dieux tellement ils sont brillants, que Anthony Hopkins est certainement plus attachant que chez Michael Bay, il y a assurément deux interprètes qui sortent du lot. Ce, si l’on garde en réserve l’inévitable présence vocale de Waititi lui-même dans l’essentiel personnage qu’est Korg.

Il s’agit d’abord et avant tout du grand Jeff Goldblum, carrément délirant dans le rôle du Grandmaster, un grand fêlé qui fait éclater de rire à chacune de ses apparitions, comme il a toujours si bien su le faire dans sa grande filmographie. L’autre, c’est la magnétique Tessa Thompson dans le rôle de Valkyrie, personnage féminin aussi hypnotisant que rafraîchissant de par sa candeur et son gros lot d’imperfections qu’on n’a pas peur d’exhiber. À l’aide de ces deux pôles singuliers, Ragnarok prend une autre tonalité et démontre qu’on a beaucoup à offrir aux adultes avec une dose d’immaturité qui vient accentuer l’évolution de Waititi comme cinéaste, semblant ici s’attaquer à la puberté effervescente de son art après avoir tour à tour touché à l’enfance et l’adolescence par le biais de Boy et Hunt for the Wilderpeople notamment. Et si ce dernier était certainement son film avec le plus d’action, il montre ici son grand panache pour nous mettre en scène des séquences d’action décoiffantes qui n’ont rien à envier aux autres, titillant beaucoup les Star Trek récents (sa fin surtout), montrant avec culot à Justin Lin comment utiliser efficacement une chanson qu’on aurait crue intouchable, imperturbable, et, surtout, a priori incohérente dans un tel long-métrage.

Et si les décors féériques et paradisiaques d’Asgard en mettent plein les yeux, ce n’est rien à côté de Sakaar, point central et culminant des moments les plus anthologiques du long-métrage, ramenant de l’avant un côté carton qu’on accueille à bras ouverts. Costumes créés de toutes pièces, papier mâché, déchets rétros et moins de CGI que dans la scène la plus courte de Blade Runner 2049, on est sans conteste émerveillés par l’audace d’intégrer un côté old school aussi réussi dans un grand blockbuster Hollywoodien, faisant reconsidérer la nostalgie de James Gunn qui passe finalement surtout par le biais de chansons et de références, plus que par des moyens purement créatifs, évoquant la paresse récurrente du 21e siècle, ce que Waititi semble vouloir éviter le plus possible.

Après tout, Waititi est un peu le Wes Anderson néo-zélandais; en plus d’être un esthète pas toujours avoué, il utilise habilement l’arrière-plan, mais également toute l’étendue de ses cadres et ses plans pour rendre ses gags aussi visuels que dialogués dans des décors dont il garde le plein contrôle. Ce n’est donc sûrement pas un hasard qu’il a recruté Mark Mothersbaugh à la musique, ancien collaborateur de Anderson avant que Alexandre Desplat ne prenne le relais, s’amusant ici avec quelque chose de très Marvel, mais titillant vers des trucs plus expérimentaux en s’inspirant du Doctor Strange de Michael Giacchino, mais aussi très rétro avec des synthétiseurs dans ses passages les plus éclatés et inspirés.

Enfin, pour avoir toujours préféré les Thor aux autres Marvel, puisqu’ils s’éloignaient des films de superhéros habituels en s’appropriant de vieilles mythologies qu’on mettait en scène dans les quatre coins de la galaxie, amenant une fraîcheur qui n’était pas donnée à toutes les propositions du genre, il devient satisfaisant de voir enfin un film de ce superhéros incompris de trouver finalement l’approbation du plus grand nombre. Avec un cinéaste qui a enfin vu et compris tout le potentiel qui lui était offert, même si on n’enlève rien aux envolés plus Shakespearienne du premier, Kenneth Branagh oblige, Ragnarok permet alors à l’un des Avengers les plus mésestimés d’enfin trouver la quasi-totalité de toutes ses possibilités. Si le résultat est inégal, il pourrait difficilement être plus amusant et plus inattendu, amenant un terrain de jeu idéal pour tous ceux devant et derrière la caméra, tout comme tous ceux devant l’écran, en train de se bidonner de rire pour une énième fois durant.

7/10

Thor: Ragnarok prend l’affiche en salles ce vendredi 3 novembre. Plusieurs représentations spéciales ont lieu ce jeudi également.


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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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