Créer une sculpture pour ranimer un terrain vacant

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La spéculation immobilière prend-elle en charge l’aménagement de Montréal au détriment de son esthétique, sa convivialité et son histoire qui ponctuent ses 375 années d’existence? L’artiste Arielle Bastien propose un projet de sculpture qui reflète l’environnement urbain au cœur du centre-ville.

En démarche pour obtenir l’autorisation de la Ville de Montréal, se définissant comme « sculpteur à en devenir », elle explique en entrevue son projet débordant d’inspiration.

Quel endroit as-tu choisi pour ta sculpture?

Au coin des rues Jeanne-Mance et Sherbrooke, juste en face du bar Benelux. C’est une ancienne station d’essence. Ça ne sera pas rapide avant qu’il y ait quelque chose qui pousse-là parce qu’il faut décontaminer le sol. Je suis allé voir le propriétaire immobilier de cet endroit-là, qui est aussi propriétaire de l’immeuble de la pharmacie Jean Coutu. Je voulais savoir sa hauteur, voir les plans puis je voulais savoir ce qui s’était passé avant. J’ai vu des photos d’archives. Tu vois avant la station d’essence, il y avait une petite maison. Avant la pharmacie, c’était un concessionnaire Chrysler d’où la station d’essence…

Que représente ce coin de rue?

La partie au nord de Sherbrooke appartient au Plateau Mont-Royal et au « ghetto » McGill, la réglementation y est vraiment stricte pour changer un cadre de fenêtre, une rambarde, il faut avoir plusieurs permis de la ville pour ne pas dénaturer ce site patrimonial. Alors que plus bas, sur la rue Bleury, récemment ils ont démoli un immeuble en gardant la façade. Ça fait partie de la spéculation immobilière, ils ont contourné les lois puisque normalement tout, l’intérieur, les escaliers sont à conserver. Derrière, il y a l’hôtel Hilton pas intéressant au niveau architectural et une immense tour en vagues en construction. C’est un paradoxe que ce rayon-là du centre-ville ne soit pas protégé.

Pourquoi choisi-t-on d’exposer dans la rue?

Avec l’émergence des médias sociaux, on voit beaucoup d’intérêts pour l’art de rue. Lorsqu’on ferme la rue Saint-Laurent, plein de bars ouvrent en plein air, c’est génial pour l’économie. Après, ça pose la question de l’art de rue parce qu’il y a plein de produits dérivés qui sortent de ça. Moi, je n’ai pas envie de faire de l’art figuratif. Si l’oeuvre peut vivre dans l’espace urbain et que les gens l’acceptent, j’y vois une réussite. Au coin Jeanne-Mance / Sherbrooke, un des pans de mur contient une murale faite par l’artiste mexicain Favio Martinez. Il y a plein de motifs autochtones mexicains qui nous renvoient à l’itinérance autochtone du quartier, mais on n’en parle pas. L’œuvre ne parle pas de l’endroit où elle se trouve, elle a juste été faite pour embellir le centre-ville.

As-tu un autre exemple de mauvaise présentation d’une œuvre?

L’exposition du sculpteur de verre Chihuly au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) en 2013, j’ai trouvé ça infantilisant. Y’avait presque aucune information sur l’artiste. Son CV était imprimé sur le mur. Je l’ai vu dans un autre musée, à Boston. Là, tu sentais qu’il y avait quelque chose qui émanait. Puis ça m’a amené à en savoir plus, c’est quoi les questionnements qu’il se posait ? Quand je vois une œuvre « pop », il y a des couleurs intéressantes, des belles formes ensemble, mais je vois ça comme de la consommation de couleurs et d’image. On va mettre le spectateur dans une position où il va toujours savoir et voir moins que l’artiste, moi je vois ça comme un dialogue.

Quelle est ta formation académique?

Au cégep, j’étais en arts visuels et sciences humaines. J’ai continué mes études en scénographie, je fais un baccalauréat avec un certificat en Histoire de l’art. J’ai touché aux matériaux avant le cégep parce que je fais de la construction depuis l’âge de 14 ans. Je suis tombé en amour avec le fait de bâtir des choses ou juste de les travailler. Je travaille beaucoup les matériaux de construction : le bois, les bétons, béton armé, quelques métaux, les gypses…

Comment définis-tu la scénographie?

On fait beaucoup de maquettes, c’est ça que j’aime et que je n’aime pas en même temps. J’essaye d’appliquer mes connaissances sur la matière, mais la manière de construire est beaucoup réduite par le budget, ça doit être montable et démontable très rapidement. Ce qui est différent de la construction. Tout doit devoir rentrer dans un chariot élévateur, dans un ascenseur de service.

Tu changes d’échelle?

Le théâtre part d’un rituel religieux, ça part du culte de Dionysos… institutionnalisé avec la démocratie. Y’avait quelqu’un en transe, tout le monde tournait autour. Après, les gens ont arrêté de bouger et faisaient juste regarder. Puis des histoires sont venues avec ça, les gens se sont mis à interpréter. La personne sur scène était un dieu, c’était un consensus.

Que recherches-tu avec la sculpture?

Avec l’art, tu peux vivre quelque chose à travers une œuvre. Avec l’art, tu n’as pas de mots sur les choses, mais tu as des sensations visuelles ou sonores. Ça déclenche une sensation vraiment profonde en toi. Si ça peut créer cela chez les gens, c’est pourquoi je veux créer une sculpture dans l’espace public.

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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