I Am Not Your Negro: trop c’est trop

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Jim Chartrand

Loin de nous l’idée d’amenuiser l’importance et la nécessité d’un documentaire sur les injustices qu’a subi et subit encore le peuple afro-américain en Amérique. Seulement, on est beaucoup plus alarmé par les méthodes entreprises par ce long-métrage étrangement réalisé afin de parvenir à ces fins. I Am Not Your Negro s’amène sur les écrans du Québec et on peut s’assurer qu’il fera jaser.

Choquant, oui, mais à plus d’un niveau. Comment expliquer l’utilisation fourre-tout d’un travail de recherche imposant, certes, mais déplorable d’images tout comme d’extraits vidéos d’archives mis hors contexte et entassés pêle-mêle dans un montage chaotique qui prennent constamment d’assaut l’intérêt au point d’en mélanger notre réflexion? Comment également justifier le manque d’accent pour les dires et les écrits de James Baldwin qu’on succède sans trop de ligne directrice? Puisqu’on l’avouera, les intertitres géants s’avèrent bien futiles pour en comprendre la chronologie logique de l’ensemble.

Bien sûr, Baldwin est décédé depuis trois décennies et les trois points d’intérêts de ses réflexions, soit ses proches amis Medgar Evers, Malcolm X et Marthin Luther King Jr ont été assassinés depuis plus longtemps encore. Également, la prémisse s’ébauche autour d’un manuscrit inachevé, Remember This House, que le grand acteur Samuel L. Jackson narre du début à la fin. Ce dernier d’ailleurs qu’on reconnaît peu et qui ne semble pas dans sa phase la plus convaincante.

Sauf que ces excuses sont-elles suffisantes pour expliquer l’aspect somme toute assez brouillon de ce documentaire qui semble lui-même constamment s’interroger vers où il se dirige? Oui, le mouvement vers l’égalité interraciale nage dans la même incertitude, sauf que quand un film veut clamer des choses, il lui faut l’assurance nécessaire pour le faire et cela, disons que ça ne semble pas toujours gagner pour l’haïtien Raoul Peck qui n’en est pourtant pas à son premier documentaire.

Pourtant, chaque fois que Baldwin ouvre la bouche, lorsque c’est vraiment lui qui s’exprime, le documentaire s’élève et notre humanité et notre droit à la liberté d’expression tout comme de la liberté tout court s’enflamment. Lorsqu’on se concentre vraiment sur ses dires, quand ils ne sont pas enterrés par de la musique, par d’autres extraits juxtaposés et que notre cerveau n’est pas mélangé dans le dilemme entre lire ce qui est à l’écran ou écouter ce qu’on nous dicte avec un délai soit justement ces mêmes écrits (c’est aussi mêlant que vous pouvez l’imaginer et on ne s’y habitue jamais vraiment, surtout si l’on ajoute à cela les sous-titres en français de la version qui nous a été présentée en salles); là, le film trouve son importance.

Sauf que pourquoi donner autant de travail au spectateur qui doit au final lui-même faire la part des choses, isoler les trucs nécessaires et amener sa propre idée sur le sujet? D’ordre général, un bon documentaire doit lui-même guider les pistes de sa problématique (ici elle s’avère floue, surtout avec cette fin ouverte qui nous abandonne plus qu’elle nous guide vers de meilleurs lendemains) et y apporter quelque chose qui puisse vraiment faire une différence autant sur le sujet que notre façon de voir ou de penser ledit sujet. Et comme ce dernier est déjà particulièrement fort, violent même, on se pose grandement la question sur le besoin aux limites déloyales de pousser davantage la subjectivité d’ensemble.

Est-ce nécessaire d’appuyer la majorité des mots ou des idées par des images? Est-ce également nécessaire de parcourir toute la filmographie hollywoodienne pour montrer la sombre représentation des noirs sans jamais y mettre un simple contexte? Ou dans l’inverse de ridiculiser la naïveté des personnes caucasiennes? Pourquoi s’acharner sur des piliers du septième art pour les détruire sans en expliquer le fondement? C’est bien beau d’inclure Stagecoach au passage, mais si c’est seulement pour paraître plus cultivé…

Après tout, le film ne semble pas vouloir prendre (ou s’avouer prendre) de parti, en n’ajoutant rien aux écrits d’hier. Sauf qu’en y incluant des archives de notre époque et en limitant l’importance et le positionnement des personnes clés ou des intervenants qui finalement n’interviennent pas vraiment, le long-métrage donne indubitablement l’heure juste sur ce qu’il veut dire et ce qu’il veut penser. Et disons que la nuance en mange un grand coup et que tout ici est définitivement soit noir soit blanc.

Reste alors un documentaire inquiétant qui crie fort et qui pointe beaucoup du doigt. Seulement de vouloir couvrir un si large territoire et d’oser s’approprier toute l’histoire des noirs en Amérique en un maigre 96 minutes est un pari trop risqué et majoritairement raté puisque de trop en mettre sans nécessairement faire respirer les faits et son spectateur (les longs plans de villes filmés d’une voiture ne sont pas considérés comme des inserts suffisants) finit par prendre en otage notre esprit et notre sens critique qui a lui aussi envie de tout revendiquer sans nécessairement pouvoir intelligemment expliquer pourquoi. Et disons qu’à l’image d’une révolte sans fondement ni structure, cela n’est jamais bon signe.

6/10

I Am Not Your Negro prend l’affiche en salles ce vendredi 24 février.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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