Corps avides: corps anxieux, corps en transe

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Émilie Plante

Le spectacle Corps avides, ce sont trois tableaux sous une même bannière, trois numéros commissariés par Dena Davida (cofondatrice de Tangente) qui ont pour trame de fond l’exploration des tensions physiques et psychiques.

Corps avides était présenté du 3 au 6 novembre au Monument National par Tangente. Tangente investissait pour une des dernières fois la scène du Théâtre Hydro-Québec du Monument National avant son emménagement à l’Édifice Wilder cet hiver.

Dotés de nombreuses similitudes, les tableaux présentent tous les trois des duos composés d’une femme et d’un homme. Chacune des pièces résonne au son de la musique qui provoque chez les interprètes des pulsions physiques s’apparentant à une transe. Elles présentent trois chroniques de la vie de jeunes gens, entre frénésie et hérésie, sobriété et exubérance, et des corps disciplinés dans leur indiscipline.

Précision chirurgicale

Un premier acte de trente minutes intitulé Faille : Deux corps sur le comptoir met en vedette Jessica Serli et Nicolas dans une chorégraphie où la tension des sens est palpable. Les deux interprètes apparaissent sur une scène recouverte d’un long pan blanc, nous donnant à voir leur corps et leurs gestes comme des terminaisons nerveuses secouées par des mouvements saccadés, la plupart du temps exécutés en synchronisation.

Ils sont reliés à des fils, comme si ceux-ci provoquaient chez les deux danseurs des ondes de choc… Ou c’est qu’ils les maintiennent en vie, tels des moniteurs cardiaques et autre artillerie médicale? Parcourus de tics nerveux, de frétillements qu’ils exécutent d’une précision quasi chirurgicale, ils semblent bombardés par des stimuli externes provoquant une certaine impression qui laisse penser qu’ils ne sont pas toujours maîtres de leurs propres corps. On pourrait y voir un lien avec les divers troubles anxieux, sources de frénésie corporelle. D’ailleurs, Serli décrit sa pièce comme « un portrait qui révèle les sentiments communs d’anxiété ».

Les fils sont rapidement délaissés et les corps des deux danseurs finissent par s’exalter un peu plus, portés par une composition musicale d’Antoine Berthiaume jouée en direct. Leurs enveloppes corporelles sont traversées de fourmillements de plus en plus intenses jusqu’à céder aux impulsions et aux tics qui secouaient depuis le début leurs mains et leurs visages, avant de laisser libre cours aux contorsions de leurs membres. Sans doute le plus analytique des trois duos, Faille se déploie cependant avec plus de confusion plus on approche de la fin…
Transe addictive

Quant à Shudder, en deuxième partie, il s’agit de l’oeuvre de Louise Michel Jackson et Ben Fury (une variante de leur pièce Stroke présentée à l’OFFTA en 2015) avec une création sonore « live » de Rodolphe Coster qui ne fait qu’un avec la chorégraphie.

Le duo commence côte à côte, assez flegmatique au départ. Prisonniers d’un carré de lumière, ils bougent en duo, presque toujours de manière synchronisée, investissant peu à peu un espace de plus en plus grand, paraissant être envahis de plus en plus par des mouvements frôlant le délire extatique. Les mouvements qui emballent les deux interprètes paraissent sortir tout droit du plancher de danse d’un rave. Mais est-ce un rave? Une discothèque? Une transe induite par une substance hallucinogène?

Décrit comme une « chronique poétique d’une addiction à l’adrénaline », ce deuxième tableau ne saurait exister sans la musique techno pop-industrielle de Coster. D’ailleurs, les beats répétitifs donnent presque envie au spectateur de suivre les danseurs en dodelinant de la tête ou en tapant du pied.

Les répétitions euphorisantes de mouvements qui nous sont données à voir provoquent une ambiance agitée ou le besoin de s’accrocher à l’adrénaline comme une bouée devient évident. La fin provoque toutefois une onde d’incertitude, comme si elle ne cadrait pas avec le reste de la pièce qui dure environ 25 minutes.

Fougue brute

Finalement, la toute dernière partie intitulée Untamed, est une pièce dans laquelle les interprètes débutent dans une esthétique assez attendue, voire ritualisée, mais finissent par s’embraser au son de la musique hard rock.

De la Compagnie Entitey / Jason Martin et dansé par Kim Henry et Jean-Benoît Labrecque, Untamed présente un duo plus animal, moins mécanique et une pièce dans laquelle les jeux de lumière font également partie intégrante de l’œuvre. En effet, à plusieurs reprises, la lumière se jette sur les corps comme un rideau qui s’ouvre sur un spectacle, puis se referme. Et lorsque les faisceaux lumineux éclairent à nouveau la scène, les deux danseurs réapparaissent ailleurs, tantôt immobiles, tantôt excessivement emballés. Les spots lumineux viennent également éblouir les spectateurs à quelques reprises, provoquant dans la salle une petite onde de choc.

Allié du guitariste Étienne Paclow Vezina qui a des airs de rocker dans ses pantalons étriqués et flamboyants et avec la chevelure en bataille, le duo adopte lui aussi une intensité très échevelée… qui frôle presque les clichés populaires dans les vidéoclips. On a parfois l’impression d’assister plutôt à un spectacle rock qu’une chorégraphie. La perspective quelque peu ludique de cette dernière partie enlève par moments un peu de sérieux à la pièce.

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À propos du journaliste

Émilie Plante

Rédactrice web, geek au tempérament artiste, Émilie est une touche-à- tout qui carbure au café et aux activités culturelles. Éternelle étudiante, elle détient un baccalauréat en histoire de l’art, une maîtrise en muséologie, a quelques cours en communication et en gestion derrière la cravate ainsi qu’un doctorat honorifique en « flattage » de chats. Depuis 2009, elle écrit pour des blogues d’entreprises ou des sites traitant de sujets divers (univers geek, communication, féminisme, musique techno, technologies) et est journaliste culturelle depuis plusieurs années. Ses sujets de prédilection sont le cinéma, la danse contemporaine, les arts visuels, la muséologie et… sans doute aussi les chats.

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