Hunter, une danse autobiographique

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Chloé Ouellet-Payeur

Créée en 2014, Hunter est la première œuvre solo de la chorégraphe et interprète Meg Stuart. Elle est présentée jusqu’au 15 octobre à l’Usine C, en coprésentation avec l’Agora de la danse. Dans cette œuvre produite par sa compagnie, Damaged Goods, Meg Stuart explore les archives conservées par sa mémoire physique. Elle nous offre un portrait à la fois personnel et historique d’une artiste dont le parcours a été influencé par le courant de danse postmoderne américain.

En voyant la photo promotionnelle de Hunter, j’ai d’abord pensé qu’il s’agirait d’un spectacle très coloré. Le soir de la représentation, en entrant dans la salle, j’ai été surprise de découvrir une scénographie qui au contraire imposait un style terne, industriel, du beige, du brun… En fait, ce style me rappelait d’anciens spectacles de Meg Stuart que j’avais vus en vidéo : c’était le matériau, plutôt que la forme créée, qui était mis de l’avant. Des barres suspendues au plafond, des tissus suspendus aux barres, des chaînes accrochant le tout ensemble, rien de tout cela n’était camouflé. Certains éléments décoraient, mais ils étaient tous faits de matériaux bruts fièrement affichés comme tels. La grande salle de l’Usine C m’a alors semblé bien nue, malgré les nombreux éléments de décor présents sur scène. Ils étaient simples et généralement plus fonctionnels qu’évocateurs de sens.

Cependant, la scénographie s’est transformée tout au long du spectacle. Même statique, elle évoluait grâce à d’habiles jeux de lumière conçus par Jan Maertens. Parfois, le décor projetait des ombres, créait des reflets, se colorait, réaffirmait sa forme, modifiant ma perception de l’espace et me faisant oublier la nature des matériaux. À d’autres moments, des extraits vidéo étaient projetés à différents endroits, nous faisant découvrir de nouveaux espaces. Les éléments de décor entretenaient un dialogue dont j’ai pu voir la nature changer constamment. Avec l’aide de son équipe, Meg Stuart a su à la fois dénuder, habiller et déguiser l’Usine C.

En assistant au spectacle ou en lisant le programme, on pouvait vite voir que Meg Stuart s’est intéressée au collage, un travail de juxtaposition d’idées variées. Dès l’entrée des spectateurs, on assistait d’ailleurs à la création d’un réel collage, en direct, par Meg Stuart. Assise sur une chaise dos au public en avant-scène, travaillant sur son bureau, elle assemblait différents papiers, photos, petits objets décoratifs et matériaux. Une caméra vidéo captait ce processus et le projetait en direct sur un écran en fond de scène pendant toute l’entrée du public.

Puis, on comprenait que tout le reste du spectacle était construit à la manière d’un collage, juxtaposant des idées de nature différente. Comme sa trame sonore, évoquant une radio changeant constamment de poste, la danse de Meg Stuart changeait rapidement et radicalement de rythme, de type de mouvement, d’état physique. Le tout était d’ailleurs exécuté avec une précision impressionnante, témoignant de ses nombreuses années d’expérience en tant que danseuse professionnelle. Ceux qui connaissent le contexte dans lequel sa pratique artistique a évolué pourront évidemment apprécier des couches plus profondes du spectacle, des couches auxquelles un spectateur non averti n’aura pas accès.

Créé avec un désir de partage de ses préoccupations, de ses inspirations, des histoires passées qui ont façonné l’artiste qu’elle est devenue aujourd’hui, ce spectacle autobiographique et poétique est très chargé en informations. Meg Stuart y parle entre autres des personnes qui ont contribué à son évolution personnelle, soit sa mère, Yoko Ono, Trisha Brown, entre autres. Elle fouille dans son passé pour « le retravailler et le réécrire ».

Avec sa pièce Hunter, l’artiste ne fait pas de compromis pour plaire et répondre aux attentes de son public. D’une durée anormalement longue pour un solo de danse contemporaine (1h40), Hunter déjoue nos habitudes de spectateurs. Intime et touchant, à différents niveaux, ce spectacle est considéré par Meg Stuart comme étant celui où elle dit ce qu’elle pense le « plus franchement et ouvertement ». Avec une telle approche, cette œuvre chorégraphique ne plaira pas à tous. Pendant le spectacle, Meg Stuart a d’ailleurs parlé de l’art comme d’un cadeau indésirable (unwanted gift). Lorsqu’un artiste offre une œuvre, il offre aux spectateurs quelque chose qu’ils n’auront pas nécessairement envie de recevoir. L’artiste est pourtant convaincu qu’ils en ont besoin.

En amenant cette comparaison, Meg Stuart a déclenché beaucoup de rires dans la salle. Plusieurs se sentaient probablement interpellés par cette idée de l’art, et considéraient peut-être même ce spectacle comme un cadeau indésirable. Si elle ne traite pas de sujets universels, cette œuvre témoigne plutôt d’une expérience très personnelle. Si certains passages touchent moins, on donne cependant raison à l’artiste et on s’est fait prendre à son jeu.

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À propos du journaliste

Chloé Ouellet-Payeur

Rédactrice de la section Culturel de Pieuvre.ca, Chloé Ouellet-Payeur se passionne pour le spectacle vivant. Ancienne gymnaste de compétition, son intérêt pour le potentiel expressif du corps athlétique l’amène à faire carrière en danse contemporaine. Bachelière de l’Université du Québec à Montréal, elle est également diplômée du programme de formation professionnelle en interprétation de l’École de danse contemporaine de Montréal. Pratiquant son art professionnellement en tant qu’interprète, chorégraphe et enseignante, elle collabore régulièrement avec des artistes issus d’autres disciplines telles que le cirque et le théâtre. Elle s’intéresse particulièrement à l’expérience du spectateur du spectacle vivant contemporain, dont les codes sont en constante redéfinition. Elle se donne la mission de démystifier la danse contemporaine, cet art vibrant et éphémère souvent perçu comme étrange ou inaccessible, puisqu’il essaie plus souvent d’être vrai que d’être joli.

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