The Big Short: à la conquête de meilleurs lendemains

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Jim Chartrand

@JSChartrand

Issu de Saturday Night Live, le cinéaste Adam McKay a, au cinéma, toujours été associé avec son partenaire de longue date Will Ferrell. Il est donc surprenant de le voir s’en dissocier dans son long-métrage le plus ambitieux à ce jour qui s’intéresse à un sujet qui est loin d’être simple: la crise financière d’il y a moins d’une décennie.

Ovni cinématographique quand tu nous tiens, si ses influences sont nombreuses et qu’on y reconnaît constamment le récent The Wolf of Wall Street de Martin Scorsese, en plus d’y avoir volé Margot Robbie le temps d’un instant, The Big Short demeure néanmoins unique en soi. Comme quoi de son fond à sa forme tout y demeure d’une grande audace en ayant créé un film d’auteur fait selon des principes de superproduction grand public. Lire ici grand studio, gros noms, vendu comme une comédie populaire, mais qui cache toute une surprise.

Et si le cynisme de McKay, traduit par une narration dictée par Ryan Gosling et quelques autres personnages qui brisent constamment le quatrième mur (les jeux de pouvoir se sont beaucoup approprié la technique, du loup cité précédemment jusqu’à la télésérie House of Cards notamment), peut par moment donner l’impression de prendre son spectateur pour un imbécile, il faut au moins lui donner le mérite de nous confronter à ce qui habituellement nous pousse à lire de biais, fermer la page ou même détourner le regard.

En se penchant sur la corruption et les désirs idéalistes de la contourner (on parle quand même de comment plusieurs gens « ordinaires » ont essayé de tout miser en pariant contre les banques), le cinéaste veut s’assurer de nous intéresser aux petits caractères et à ce qui apparaît superflu, et s’entête, pendant un peu plus de deux heures, à essayer de nous faire comprendre qu’au fond ce sont les autres qui profitent de notre stupidité concrète ou métaphorique pour mieux se jouer de nous. Et c’est un pari risqué de vouloir user de l’humour pour parler de sujets aussi sidérant et démoralisant, mais pourtant, le défi est grandement relevé puisqu’on s’y amuse follement, ce, avant de tout laisser mijoter et de réaliser qu’au-delà des fous rires il y a de vrais drames qui se trament.

De plus, son film, n’en déplaise à sa galerie fulgurante de grands acteurs au sommet de leur talent, n’est pas facile d’approche avec ses grands moments verbeux, ses dialogues a priori interminables et son jargon financier qui demande une attention supérieure à ce que la moyenne demande habituellement. S’il avait subtilement commencé à nous dévoiler son intérêt pour la justice et l’exposition des magouilles avec son mésestimé The Other Guys, notamment par son sujet et son générique de fin, il se lance ici à pieds joints dans l’entreprise, et ce serait certainement une erreur de balayer sa proposition cinématographique du revers de la main.

Bien sûr, à la manière d’un Danny Boyle, il donne l’impression de multiplier les effets de style qui vont dans tous les sens et ceux-ci prennent par moment honteusement le dessus sur le génie des dialogues et des performances, mais il faut y voir ici une façon un peu ironique de garder l’intérêt. Ce qui est mieux toutefois, c’est que la longue durée du film permet au contraire de mieux faire digérer ses choix surprenants de mise en scène qui finissent par tisser les véritables intentions derrière.

Puisque voilà, en y dessinant les coulisses pas toujours reluisantes de cette inévitable crise financière et de ceux qui ont voulu l’ignorer tout comme de ceux qui ont voulu en profiter et ceux qui en ont profité, on prend le pouls d’une société qui nage naïvement vers sa perte. De par son montage qui s’apparente au vidéoclip, McKay utilise des méthodes techniques très modernes qui reconsidèrent brutalement un monde qui tente constamment de se cacher la vérité à l’aide de tout ce qui est artificiel.

Et c’est là que toute la machine fonctionne et prend sa forme la plus concrète, dans cet équilibre parfait entre l’inutile et l’incertain, le risible et l’incroyable, l’absurde et l’effroyable. De par ses dialogues qui évoquent Aaron Sorkin qui avait adapté un autre roman de Michael Lewis, on savoure le génie de Steve Carell, Brad Pitt et Christian Bale qui parviennent à composer des personnages étonnants et complexes. En mode plus cabotin, Ryan Gosling est plus à l’aise que jamais alors que la présence des nombreux Hamish Linklater, Rafe Spall, Marisa Tomei, Melissa Leo, Max Greenfield, Billy Magnussen, John Magaro et autres Jeremy Strong ne font qu’ajouter du prestige à son film qui multiplie les talents pour surprendre là où l’on ne s’y attend pas.

Comme quoi The Big Short n’aspire pas à changer les choses, mais bien à ouvrir les esprits et à démontrer l’absurdité de notre vie, usant ce subterfuge pour mieux s’ancrer dans le réalisme. Ainsi, à l’inverse de tous ses autres films qui ont plutôt eu envie de nous évader, cette fois le cinéaste veut plutôt nous réveiller. Et pour cela, on ne peut que l’en féliciter. Une œuvre qui bénéficiera certainement de nombreuses écoutes pour en comprendre toute sa complexité et son indescriptible brio.

8/10

The Big Short prend l’affiche en salles ce mercredi 23 décembre

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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