Rather a Ditch, le train n’est pas passé

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Clara Furey, qui n’est plus à présenter sur les scènes montréalaises, joue sa nouvelle création, Rather a Ditch, au Festival TransAmériques (FTA).

Pour cette pièce, elle répond à une commande d’Olivier Bertrand, le directeur de La Chapelle, à participer à une série de projets inspirés d’albums musicaux. Dans Rather a Ditch c’est Steve Reich qui est à l’honneur, Mme Furey se plaçant quant à elle à l’ombre des projecteurs.

Si la créatrice, qui s’est d’ailleurs d’abord formée en musique, a choisi l’album Different Train c’est pour ce qu’il interroge des vivants: suis-je vivant, car je n’ai pas pris ce train-là? Portons-nous la culpabilité d’être vivants alors que d’autres sont morts? Il s’agissait évidemment d’une réaction à l’Holocauste, mais le questionnement philosophique vaut pour toute vie. Ce n’est pas rien, comme entrée en matière.

Dans la boîte noire de La Chapelle, la scène a été divisée au sol horizontalement en deux parties: une partie blanche et une noire, tandis que l’ensemble se termine par un mur de fond de scène recouvert de morceaux de papier, comme les traces des vies perdues, suspendues dans le temps.

Une interprète seulement, Céline Bonnier (dont le nom n’apparaît quasiment nulle part sur les programmes…) vivante, semble porter sur elle l’empreinte des morts. D’abord sous un tissu noir flottant sur elle, les formes de son corps se devinant au fil des mouvements du tissu comme les fantômes traversant les vivants. Les premières minutes au rythme du foulard et au son de Steve Reich sont hypnotisantes et le dispositif semble fonctionner. Un temps. Nous sommes plongé.es dans un état semi-vivant. Puis le silence total en écho au souvenir. C’est tout ce qu’il reste. Avant que la musique ne reprenne.

Souvent, alors que l’interprète franchit la démarcation au sol, celle-ci apparaît ou disparaît, pour finir comme engloutie par le néant. La lumière tient une place importante dans le spectacle, dessinant des figures dans l’obscurité, laissant passer la luminosité dans la nuit la plus noire, ou traverser la nuit dans la vie. Magnifiques sont les jeux de lumière et la scénographie précise hautement narrative. La scène est d’une grande beauté.

Tout au long de la pièce, il est bien question de résonance. Des traces laissées par les morts sur les (sur)vivants. Glaçant sujet. On regrettera toutefois l’austérité de la pièce en elle-même qui met à distance et ne nous émeut pas. On reste en dehors, appesantis et un peu endormis. Les mouvements performatifs répétitifs de la danseuse nous laissent un peu de marbre. On aurait voulu voir plus de corporalité. Plus de vie, dans cette pièce sur le vivant. On connaissait Furey plus expressive.

Du 26 au 30 mai, à La Chapelle. De Clara Furey, avec Céline Bonnier.


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À propos du journaliste

Mathilde Perallat

Mathilde Perallat vient de France, et plus particulièrement de Provence. Avant de s’installer à Montréal, elle a passé plusieurs années dans la capitale culturelle française où elle s’est nourrie de théâtre, de danse et de cirque en forte quantité – autant que de qualité. C’est aussi par sa propre pratique des arts du cirque, en tant que danseuse aérienne, qu’elle est tombée amoureuse des arts de la scène. Formée en sociologie et en gestion, et doctorante à Concordia dans une recherche sur le rôle social que peut porter le cirque, Mathilde s’inspire et nourrit son âme et son esprit de spectacles en tous genres tout en continuant à se forger un esprit critique, cette critique qui fait si bien la réputation de son pays, pour le meilleur et pour le pire. Elle sait néanmoins mettre de l’eau dans son vin (selon les circonstances) et tente de donner des avis qui mesurent regard personnel et mise en perspective, toujours dans une grande ouverture.

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