Bonjour là, bonjour: chassés-croisés entre le dit et le non-dit

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Créée en 1974, la pièce Bonjour là bonjour de Michel Tremblay n’est pas souvent montée, mais elle gagne à être redécouverte, surtout dans l’adaptation orchestrée par Claude Poissant qui s’est attaqué à un texte de Tremblay pour la première fois de sa carrière.

L’œuvre est difficile à transposer en raison de sa structure polyphonique où s’entrecroisent les nombreuses conversations clamées tantôt en solo, en duo, en quatuor ou en octuor, mais le metteur en scène réussit le pari avec brio.

On sait que l’univers du célèbre dramaturge est habituellement dominé par un matriarcat omniprésent et un tendre amour de l’auteur pour la figure maternelle. Mais Bonjour, là, bonjour est plutôt centrée sur le père et la difficulté que son fils et lui éprouvent à communiquer.

Au cœur de cette tragédie et objet de tous les désirs, le beau Serge (Francis Ducharme) qui rentre d’un voyage de trois mois en Europe pour retrouver sa famille dysfonctionnelle. De retour auprès des siens, il constate que rien n’a changé. Les mêmes malaises, les mêmes travers, les mêmes tourments sont toujours là. Et Serge écoute, subit, entouré de ces femmes qu’il adore, mais qui l’étouffent.

Le petit frère adoré devra encaisser les remarques assassines et se débattre pour s’affranchir de l’influence néfaste de son clan alors que chaque membre est prisonnier de son propre destin: Gilberte (Diane Lavallée) et Charlotte (Annette Garant), les deux vieilles tantes grincheuses inséparables qui ne peuvent plus se supporter; Lucienne (Sandrine Bisson), la grande sœur froide, snob et désoeuvrée; Monique (Mireille Brullemans), la sœur fragile, plaignarde, qui anesthésie sa vie avec des pilules; Denise (Geneviève Schmidt), la sœur grassette boulimique, espiègle et grivoise; Nicole (Mylène Mackay), celle avec qui il revient vivre au grand jour son amour incestueux; et enfin Armand le patriarche (Gilles Renaud qui avait joué le même rôle il y a 44 ans) presque sourd, mais dont le déclin et l’isolement n’éclipsent pas la dignité.

On identifie assez facilement les forces en présence livrées magnifiquement par une distribution cinq étoiles. Chacun, chacune vient prendre sa place dans un lieu commun. Cette cellule marginale est nécessaire à leur survie.

Sur scène, de savants jeux d’éclairage dictent l’ambiance. À mesure que l’amour incestueux et honteux est exprimé, le décor change. Les contours dorés au départ font place à des murs blancs qui finiront par tomber sur scène.

Deux moments très intenses nous marquent: les retrouvailles des amants Serge et Nicole dont le désir se manifeste en une danse folle et sensuelle sur fond de musique rock des années 70. Magnifique! Et la scène réunissant le père et son fils qui réussit pour la première fois à dire, ou plutôt à crier, ces mots si simples, mais parfois si difficiles à prononcer: «Je t’aime.» Très touchant!

Ponctué de transitions du drame à l’humour, du désespoir à l’amour, du non-dit au dit, ce classique de Tremblay a très bien traversé l’épreuve du temps. En 2018, on est encore en recherche d’identité. On a encore des préjugés. On a encore du mal à communiquer. On veut encore s’affranchir, et on condamne encore ceux qui osent le faire. Le bonheur des autres est encore et toujours aussi confrontant.

La pièce Bonjour là, bonjour est présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 5 décembre.

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