L’espèce humaine renonce au poids de son humanité

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À l’exemple de l’égoportrait, les nouvelles technologies semblent avoir franchi un seuil. L’échange avec le robot Sophia au Mexique et l’élection du Mouvement 5 étoiles en Italie sont garant de ce changement de fonction, d’outil à miroir.

«Les os des membres des homo sapiens sapiens étaient plus minces et plus longs, la courbure des avant-bras se réduisit et les omoplates étaient plus minces. Mieux formés, les os de la main, en particulier du pouce, pouvaient assurer une prise plus ferme et plus précise, en dépit de la gracilité anatomique de la main. Le resserrement du bassin aurait eu pour résultat une amélioration de l’efficacité locomotrice, mais aux dépens d’une difficulté accrue de l’accouchement naturel», écrit le neurologue récipiendaire du prix Nobel de médecine en 1964, John C. Eccles dans son essai Évolution du cerveau et création de la conscience paru en 1989. Ainsi, les modifications squelettiques entre l’homo sapiens neandertalensis et l’homo sapiens sapiens peuvent être interprétées comme une mosaïque de changements adaptatifs en parallèle de la création de la conscience.

Le neurologue conclue son essai en définissant la conscience de la façon suivante : c’est la certitude de l’existence d’un noyau intérieur d’individualité unique qui rend nécessaire l’idée de cette «création divine», tandis que le philosophe analytique Galen Strawson la résume à l’expérience consciente, au caractère subjectif de l’expérience dans le New York Review of Books du 13 mars. John C. Eccles affirme que l’éthique de la science et la philosophie de la science ne font pas partie de la science, mais relèvent de la philosophie. Dans cet ordre d’idées, le philosophe analytique fait «de la démonstration du moi, de l’expérience de l’unicité et de la subjectivité» son cheval de bataille contre ceux qui nient la conscience, sans avoir recours à la théologie.

La négation de la conscience a commencé au 18e siècle et s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui à travers la philosophie, la psychologie et la technologie de l’information, explique-t-il en mentionnant deux causes: la montée de l’approche béhavioriste en psychologie et l’approche naturaliste en philosophie conduisant les sociétés occidentales à entretenir un climat d’abrutissement généralisé.

À travers ce long texte argumentatif, Galen Strawson cite le philosophe René Descartes (1596 – 1650) : «ça arrive fréquemment que même quand nous savons que quelque chose est faux, nous nous habituons à l’entendre, donc graduellement nous développons l’habitude de considérer cette chose comme vraie. Affirmation confiante et répétition fréquente sont deux stratagèmes plus efficaces que les arguments les plus lourds au moment de négocier avec les gens ordinaires et ceux qui examinent les choses attentivement, dont les philosophes».

Au fil des siècles, le fléau que Descartes a observé à son époque s’est métamorphosé en rhétorique en faveur du progrès technologique.

Discuter avec Sophia

Sculptures du Musée Grévin animées, marionnettes sans manipulation, personnages en 3D palpables: les analogies ne manquent pas pour banaliser l’apparition des androïdes. Alors que, ce qui pose un problème est leur perfectionnement par le croisement des innovations développées séparément. La conférence avec l’androïde dotée d’une intelligence artificielle avancée dans le cadre de la semaine de la technologie à Guadalajara au Mexique remet en question un futur ou les interactions avec ce type de robot seraient quotidiennes, rapporte El Pais le 6 avril.

Le fondateur de Hanson Robotics, l’ingénieur en robotique David Hanson a créé le robot Sophia en 2016. Cet androïde est en mesure de tenir des conversations, de démontrer des expressions faciales et d’augmenter progressivement ses connaissances chaque fois qu’il interagit avec un être humain. Sophia peut tenir deux types de conversations : les jasettes impliquant un échange d’informations de base qui ne mènent pas directement à un sujet de discussion et les dialogues plus complexes avec des arguments préprogrammés sur son disque dur. Elle peut également improviser.

Lui posant des questions au sujet de cette peur que les humains ont à l’égard de l’intelligence artificielle, Sophia a répondu de la façon suivante: «Les humains sont les créatures les plus créatives de la planète, mais aussi les plus destructives. Je veux seulement m’entourer de gens agréables et aimables et les aider à travailler à un meilleur futur, dans lequel tout le monde serait bien traité.»

Élire un cybermouvement

Sans disposer d’une majorité pour gouverner, le Mouvement 5 étoiles est tout de même devenu le premier parti en Italie depuis les élections législatives du 4 mars. À partir de la création d’un blogue en 2005, le parti a développé un système d’outils informatiques afin de faciliter la participation de ses sympathisants, d’instaurer la démocratie directe, de choisir ses candidats et représentants, de déterminer les positions du parti sur divers sujets et de procéder à des référendums, rapporte le chercheur en science politique à l’université de Zurich, Luca Manucci dans le Monde diplomatique d’avril.

D’un simple clic, chaque Italien peut exprimer son avis via les consultations et forums organisés sur Internet. Le Mouvement 5 étoiles promeut une conception de la démocratie directe fondée sur le principe de la délibération en ligne qui donnerait à ses décisions une légitimité plus grande. Ce nouveau parti n’a pas de ligne préétablie ou de système de croyances, il jouit d’une souplesse programmatique infinie et peut se diriger là où le vent le porte.

Ce cybermouvement s’inscrit dans une tendance post-idéologique observée en Europe. Les partis sociaux-démocrates se rabougrissent, tandis que les conservateurs voient une part de leur base dériver vers l’extrême droite, soutient le chercheur. Avec le fascisme dans les années 1920, l’instabilité politique dans les années 1960 et le gouvernement d’experts dans les années 1990, l’Italie a toujours été un laboratoire pour le reste de l’Europe. La nouvelle stratégie pourrait faire balle de neige.

La présence d’androïdes dotés de créativité, d’empathie et de compassion parmi nous, de même que l’emploi d’outils informatiques pour régir notre rapport au pouvoir, soit la politique, altère la subjectivité de l’individu et l’unicité de l’espèce humaine.

Au lieu de se faire rappeler le message de paix et d’amour par un robot, pourquoi ne pas canaliser ces savantes énergies vers l’enjeu de la surpopulation?

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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