Le théâtre essaie de s’habituer

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Jusqu’à la fin du mois, les amateurs de théâtre montréalais auront l’occasion de voir À te regarder, ils s’habitueront au Théâtre de Quat’sous, un théâtre qui met de l’avant l’audace. Le titre s’adresse aux artistes hors-normes, non-blancs, immigrants, autochtones, ceux que l’on n’a pas l’habitude de voir sur les scènes montréalaises. Coproduit par le Quat’sous et par la compagnie Orange Noyée, le spectacle présente le travail d’une vingtaine d’artistes « aux identités multiples, issus de plusieurs horizons artistiques » qui se penchent sur la question de la diversité.

Sur scène et dans la salle, tout est blanc. Le décor, composé d’une superposition de panneaux blancs, s’étale sur toute la profondeur de la scène. Deux cubes blancs au centre de la scène serviront de bancs aux comédiens.  Le décor est aussi blanc que le sont les spectateurs habituels du Quat’sous qui en prendront plein la gueule pendant une heure et demie. Les artistes qui s’expriment sur scène ne se gênent pas pour le souligner: aucun spectateur autochtone, une seule spectatrice noire.

Onze interprètes jouant leur propre rôle, tous en duo à l’exception d’un solo, sont répartis dans six tableaux d’une quinzaine de minutes chacun. Ils traitent tous d’un événement important de l’histoire québécoise, en se le réappropriant par une prise de parole singulière et poignante. On rit, on rit surtout jaune. Chloé Robichaud met en scène le premier tableau du spectacle avec les comédiens Fayolle Jean et Igor Ovadis. Ce dernier affirme que les cons sont présents dans toutes les cultures: « C’est la seule chose qui nous rassemble: les cons. » Bachir Bensaddek met en scène les comédiennes Leïla Thibault-Louchem et Inès Talbi qui nous parlent de souveraineté et d’auditions de « races ». Emma Gomez entre en scène avec éloquence et puissance, seule, dans une mise en scène de Nini Bélanger. Dave Jenniss met en scène les comédiens hilarants Marco Collin et René Rousseau. Rousseau arrive sur scène en criant, moqueur: « Ça va, l’élite? ». Les impudiques danseurs Angie Cheng et Jacques Poulin-Denis posent pour nous dans un freak show  mis en scène par la chorégraphe Mélanie Demers. Le spectacle se termine avec le rappeur Obia Le Chef et la comédienne Olivia Palacci qui s’insultent l’un l’autre, se disent des bassesses et dénoncent le concept du spectacle, un battle de rap bouleversant mis en scène par Jean-Simon Traversy.

L’existence même d’un tel spectacle souligne le problème de la non-représentativité de la diversité au théâtre. On se désole de voir que pour que les artistes issus de la diversité culturelle jouent sur scène, il faut que l’on crée « des shows de races », comme le dénonce la comédienne Inès Talbi. Il devient urgent que ces artistes aient l’occasion de s’exprimer librement, qu’ils aient l’opportunité de parler de ce dont ils ont envie, plutôt que de n’être invités à prendre parole que lorsqu’on veut leur faire parler de diversité.

Est-ce se tirer dans le pied que de monter un spectacle dans lequel les comédiens dénoncent le concept même du spectacle et envoient promener son directeur artistique ainsi que son fidèle public? Peut-être bien. C’est pourtant essentiel que de telles actions soient entreprises et adéquatement soutenues. Au Quat’sous jusqu’au 30 septembre, À te regarder, ils s’habitueront est définitivement un spectacle à ne pas manquer.

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À propos du journaliste

Chloé Ouellet-Payeur

Rédactrice de la section Culturel de Pieuvre.ca, Chloé Ouellet-Payeur se passionne pour le spectacle vivant. Ancienne gymnaste de compétition, son intérêt pour le potentiel expressif du corps athlétique l’amène à faire carrière en danse contemporaine. Bachelière de l’Université du Québec à Montréal, elle est également diplômée du programme de formation professionnelle en interprétation de l’École de danse contemporaine de Montréal. Pratiquant son art professionnellement en tant qu’interprète, chorégraphe et enseignante, elle collabore régulièrement avec des artistes issus d’autres disciplines telles que le cirque et le théâtre. Elle s’intéresse particulièrement à l’expérience du spectateur du spectacle vivant contemporain, dont les codes sont en constante redéfinition. Elle se donne la mission de démystifier la danse contemporaine, cet art vibrant et éphémère souvent perçu comme étrange ou inaccessible, puisqu’il essaie plus souvent d’être vrai que d’être joli.

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