Le monde en mutation des jeux de société

0

Hugo Prévost

Seul ou en groupe, avec ou contre des amis ou de parfaits inconnus, par un pluvieux après-midi dominical ou aux petites heures du matin, avec une manette ou une poignée de dés en main… l’humain joue. Le phénomène ne date pas d’hier, bien entendu, et ce passe-temps immémorial a traversé bon nombre d’époques pour en adopter les tendances, les aspects sociaux et les manies qui les caractérisent. En cette ère d’omniprésence de la technologie, cependant, le jeu de société, pilier traditionnel des activités sociales de groupe, est confronté à un nouveau phénomène. Mais le jeu de société change-t-il pour autant?

« As-tu du mouton? » « Non, mais je peux te donner de la roche contre une brique » « Laisse tomber, tu vas encore te bâtir une route! » Hors contexte, ces phrases paraissent étranges; il s’agit pourtant d’échanges entre un groupe de quatre jeunes adultes jouant aux Colons de Catane, un jeu de gestion de ressources dont la popularité a explosé depuis son lancement, il y a une décennie.

Au-delà de ces trocs de pierre, bois et autre laine, la situation mérite tout de même qu’on s’y attarde. Qu’est-ce qui motive, en effet, un groupe de quatre adultes dans la vingtaine à se rassembler pour jouer avec des dés, des cartes et des figurines en carton alors que les possibilités de divertissement électronique sont quasiment infinies?

À possibilités quasi-infinies, d’ailleurs, public tout aussi nombreux : outre les centaines de millions de joueurs de jeux vidéo sur consoles et sur ordinateur, il faut aussi compter tous ces joueurs occasionnels, ces casual gamers, ceux qui, autrefois, effectuaient une partie de Solitaire entre deux rapports au bureau. Avec la montée en puissance des services de réseautage social comme Facebook, une offre en matière de jeu occasionnel sur Internet est venue gonfler celle des centaines de milliers de jeux Flash déjà présents.

Désormais, ils sont plusieurs centaines de millions à cultiver des champs virtuels dans Farmville, de la compagnie américaine Zynga, et certainement plusieurs millions d’autres à s’essayer à des titres tels que City Ville et autres passe-temps aux possibles interactions multi-joueurs.

Malgré tout, les jeux de société sont toujours là, sans doute même en plus grand nombre et fortifiant un secteur plus solide que jamais. Comment est-ce possible?

Changements et adaptation

Pour André Thibault, directeur de l’Observatoire québécois du loisir, il ne fait aucun doute que le domaine des jeux de société subit des changements en lien avec le développement de l’offre de jeu en ligne. « On observe des modifications de deux façons : ce qui se fait seul, et ce qui se joue avec d’autres en ligne. Par contre, je ne crois pas que cela nuise à ce qui se fait en face à face », déclare-t-il au bout du fil.

Selon lui, le développement de l’offre de jeu en ligne aura un effet comparable à celui qu’avait eu l’arrivée d’Internet dans les foyers, avec bien entendu une phase d’adoption en masse, mais aussi une phase de réappropriation. « Nous allons finir par rencontrer les gens avec qui nous jouons sur Internet; je le vois dans d’autres domaines », dit-il.

« Au final, tout cela maintient un intérêt pour ces jeux qui semblaient disparaître… on va voir une diversification des sources d’intérêt pour ces jeux. »

Toujours selon M. Thibault, le fait de pouvoir jouer gratuitement à une version électronique de Scrabble, par exemple, ne viendra pas nuire à l’intérêt envers le jeu de plateau, bien que celui-ci possède un coût se chiffrant parfois en dizaines de dollars. « N’oublions pas que si le jeu lui-même est gratuit en ligne, tout l’équipement entourant le fait d’aller naviguer sur Internet, par exemple, coûte très cher », précise-t-il.

Qu’il s’agisse de jeux vidéo, de personnages virtuels ou d’une simple partie de Parchési, il y a un intérêt de plus en plus marqué pour les jeux, clame André Thibault. Alors que les adultes dans la trentaine et plus âgés auraient amené leurs enfants à s’intéresser aux jeux de société, les plus jeunes auraient, eux, accès à une diversification de l’offre beaucoup plus poussée – tout en conservant les classiques du genre, bien entendu.

« Le temps disponible est désormais aussi occupé par l’offre en ligne, soit les Twitter et Facebook de ce monde, mentionne M. Thibault. Il faut également noter que le nombre d’heures passé devant la télévision diminue au profit du temps pour jouer, et ce peu importe le moyen, voire même la tranche d’âge, car ils ont accès à davantage de jeux, et l’attrait des activités sociales est particulièrement puissant. »

Un marché en croissance

Les jeux de société sont rentables, et les magasins l’ont compris. Dans les boutiques grand public, comme dans les endroits spécialisés, il y a de tout pour satisfaire la clientèle. Chez Archambault, par exemple, on explique que 35 pour cent des ventes réalisées en décembre de l’an dernier dans le domaine des jeux de société sont liées à un concept de jeu télévisé transposé en jeu de plateau.

« Pyramide, La guerre des clans, Le Cercle… voilà le genre de jeux qui sont très populaires chez notre clientèle », indique une responsable. Il s’agirait ainsi de la tendance « lourde » du côté de ce genre de jeux. Si, au début, Archambault s’est davantage positionnée du côté des jeux classiques, la chaîne a par la suite adopté une approche envers les jeux de stratégie.

Du côté du Valet d’Cœur, la tendance est cependant toute autre. La boutique de la rue Saint-Denis, à Montréal, regorge certes de figurines, de manuels et autres accessoires destinés aux joueurs de jeux de rôle, mais possède également un riche inventaire de jeux de société. Les classiques y côtoient une très large panoplie de jeux de stratégie, de gestion et d’aventure, pour ne nommer que ceux-là.

«Nos meilleurs vendeurs sont définitivement les jeux allemands», mentionne Magalie Huault, une des responsables de la boutique. Les jeux de gestion auraient ainsi la cote – Les colons de Catane et Carcassonne, par exemple, sont deux exemples de jeux de gestion d’origine allemande – même si, depuis trois ou quatre ans, les jeux coopératifs gagnent en popularité.

Mme Huault tient cependant à spécifier qu’il existe une démarcation claire entre les jeux de plateau et les jeux vidéo. «Ce sont deux mondes séparés, sans effet néfaste de l’un sur l’autre, sauf peut-être chez les adolescents. Quoique même chez cette tranche d’âge, l’attrait des jeux de société ne se dément pas, particulièrement avec l’augmentation de l’offre.»

Encore une fois, le prix ne serait pas nécessairement un facteur jouant en défaveur des jeux de société : ainsi, des titres peuvent coûter «jusqu’à 80 dollars, mais la convivialité l’emporte sur l’aspect gratuit des jeux en ligne. Les gens veulent jouer à plusieurs, et les jeux de société sont parfaits pour cela. Ils sont faits pour regrouper les gens autour d’un médium».

Certaines entreprises de développement de jeux de plateau ont d’ailleurs saisi l’occasion de décoller les joueurs de leur écran en leur offrant la possibilité de troquer clavier et souris pour… la version jeu de plateau de leur jeu vidéo favori. Avis, donc, aux amateurs de Starcraft, voire même World of Warcraft (pourtant un jeu de rôle massivement multijoueurs), ou encore la titanesque version jeu de plateau de Civilization, avec son gigantesque plateau de jeu et ses plus de 700 pièces.

Ce genre d’intérêt spécifique se retrouve bien entendu chez les joueurs. Pour Frédéric Daigle, par exemple, un bon jeu de plateau se devra de comporter un aspect stratégie assez développé; il a ainsi jeté son dévolu sur Les colons de Catane, la version spatiale du jeu, Starfarers of Catan, ou encore l’adaptation en jeu de plateau de la série fantastique Trône de fer. «On aime qu’il y ait de la stratégie, pas simplement une planche sur laquelle on tourne en rond», explique-t-il.

Si le temps qu’il consacre au jeu a diminué avec la venue au monde de ses deux filles, il dit d’ailleurs toujours trouver un moment pour se réunir avec ses amis pour une partie de jeu de plateau ou de jeu de rôle. Le fait que sa conjointe soit également joueuse n’a bien sûr pas nui à la chose.

«L’unique inconvénient que je vois aux jeux de société est que tu dois avoir le temps. Certains jeux demandent une bonne dose de préparation pour la mise en place de la planche et des pièces, alors, des fois, avoir une heure devant soi ne te permet pas de jouer une partie. Mais c’est mineur comme inconvénient : ça nous force à se magasiner des jeux pouvant se jouer rapidement!»

Bien qu’il soit aussi un passionné de jeux vidéo, il précise vouloir séparer ses intérêts. «Quand je joue sur un médium électronique, soit l’ordinateur ou la PS3, ce n’est pas pour reproduire ce que je vivrais en jouant à un jeu de société», conclut-il.   

Partagez

À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l'enfance. S'il s'intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n'hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l'économie ou encore les loisirs et le tourisme.

Répondre