La Russie est un État monstrueux: un pays sanguinaire ayant toujours fonctionné à l’aide de l’oppression de ses peuples trop endoctrinés pour se révolter, qui perpétue depuis toujours sa vision aussi expansionniste que nihiliste. Le constat est peut-être brutal, mais il est entièrement vrai, et Le mage du Kremlin roman à la fois magnifique et terrifiant paru en 2022, en est la preuve concrète.
Rédigé par l’excellent écrivain Giuliano da Empoli, dont nous avons déjà évoqué un autre ouvrage plus récent, L’heure des prédateurs, ce Mage du Kremlin raconte en fait les origines et la vie de Vadim Baranov, justement affublé de ce surnom, lui qui fut le Richelieu de Vladimir Poutine pendant de nombreuses années, jusqu’à sa récente démission.
Fils d’un responsable assez bien placé à l’époque de l’URSS, petit-fils d’un ancien aristocrate ayant survécu aux purges post-1917, Baranov vivra ses années les plus formatrices durant le chaos accompagnant la libéralisation politique et économique de ce qui s’appelle désormais la Russie.
Dégoûté par cette foire d’empoigne, cette mise à sac d’une Russie qui se disait autrefois fière, le voilà qui plonge et décide de profiter des avantages du nouveau système en devenant producteur de bouillie télévisuelle aussi populaire qu’imbuvable.
Ce talent de producteur – et quelques bonnes connexions – lui vaudra éventuellement d’être présenté à un certain Vladimir Poutine, alors directeur du FSB (ex-KGB), qui deviendra rapidement premier ministre dans un gouvernement Elstine à la dérive, puis président au tournant du siècle.

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Et le reste de l’histoire est tristement connu, avec la recréation d’un pouvoir tsariste où seuls les noms ont été changés. Un pouvoir cruel, implacable, où il ne fait pas bon se trouver sur le bord d’une fenêtre, et où il faut non seulement absolument venger l’humiliation subie après la chute de l’URSS, mais aussi renverser cette chute elle-même, en recréant la Russie impériale.
Pourquoi pas, après tout? Qui peut nous arrêter, alors que nous avons une armée de vizirs, de dirigeants et de responsables militaires tous plus apeurés que les autres de dire la vérité à celui que même Baranov surnomme le Tsar?
Si l’auteur a inventé le nom de Baranov, on a ici droit à une mise à nu du pouvoir politique, à une déconstruction d’une efficacité glaciale de la chose publique, des luttes d’influence, du désir de contrôle. Ce n’est bien sûr pas l’amélioration de l’ordinaire des Russes qui intéresse Baranov. Ou Poutine. Ou tous les autres. C’est l’idée de créer le chaos dans l’ordre mondial, puis d’appliquer la bonne vieille recette de l’homme fort.
Bref, faire passer Poutine pour un génie de la politique, plutôt que pour ce qu’il est, c’est-à-dire, à l’instar d’un trop grand nombre de dirigeants d’autres pays, un vieillard ayant des idées de grandeur et qui s’accroche désespérément au pouvoir.
Cela n’est pas pour dire que l’Occident n’est pas grevé, lui aussi, par de nombreux problèmes. Mais la présidence de Poutine, facilitée et encouragée, du moins en partie, par son éminence grise, est si extrême, si horrible, si corrompue, qu’on ne peut qu’éprouver autant de dégoût que de fascination en parcourant les pages de ce roman.
Sur le plan littéraire, Le mage du Kremlin est un chef-d’oeuvre. Sur le plan de l’histoire, celle qui s’écrit au gré des années, il s’agit du récit d’un monstre irrécupérable incapable de douter de sa propre probité. À lire, ne serait-ce que sous la forme d’un avertissement contre la descente aux enfers de notre civilisation.





