Fanny et Dorian, un couple dans la cinquantaine, hébergent Alice, jeune étudiante universitaire qui a des idées bien arrêtées sur la vie, l’univers et le tout le reste – et surtout le féminisme. Et dans cette pièce écrite par Rébecca Déraspe, deux générations vont opposer leurs valeurs dans un étrange mélange de vaudeville et d’appels à la mobilisation.
Un couple assez en moyens, qui dispose d’une maison assez grande pour héberger quelqu’un. Une jeune femme dans la vingtaine qui ose dire tout haut ce que les gens pensent généralement tout bas. Avec, en toile de fond, un nouveau féminicide, au Québec, depuis le début de l’année. Sans compter le recul presque généralisé des droits de la personne – et encore plus des femmes – un peu partout dans le monde.
L’occasion pourrait être belle pour proposer un dialogue entre deux visions, deux façons de percevoir la réalité. D’un côté, la fougue absolutiste de la jeunesse; de l’autre, le poids de l’expérience, de la « vraie vie ».
Et s’il est vrai que le texte de Mme Déraspe, interprété sur les planches de La Licorne, comprend, à l’occasion, ce genre de réflexions parfois presque choquantes, nous sommes d’abord et avant tout devant une comédie.
Il n’y a rien de mal à se faire aller les zygomatiques, mais Fanny souffre d’un grave problème de ton. D’une réplique franchement absurde telle qu’un « tu me colonises », lancé par Alice à Fanny qui souhaite lui faire un câlin, à cette même Alice qui monte sur une table, dans un bar, pour prononcer un long discours sur l’importance d’en finir avec la violence faite aux femmes, le public est brassé dans toutes les directions, mais pas dans le bon sens du terme.

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On aurait pu proposer un texte léger, en cherchant, par l’humour et l’absurde, à changer certaines moeurs, où à proposer un regard philosophique malgré tout. À l’opposé, on aurait pu solidement camper l’action dans la sphère dramatique, avec un grand débat d’idées, quelque chose qui vient des tripes.
Finalement, nous n’avons ni l’un, ni l’autre. Nous avons une Alice qui remet, presque de façon caricaturale, à sa place un jeune homme l’ayant très paresseusement et maladroitement draguée sur la piste de danse. Puis qui finit par passer deux jours à copuler sauvagement avec le même individu, sans avertir Fanny et Dorian (qui iront voir la police); à tomber follement amoureuse, puis à se faire laisser sur un coup de tête… Et voilà que la jeune femme, qui verse encore toutes les larmes de son corps, annonce qu’elle est enceinte et qu’elle souhaite garder l’enfant.
Il y a franchement des limites à prendre le public pour des gens nés de la dernière pluie.
Quel est le rapport, après tout, entre l’envolée émouvante à propos de la violence subie par les femmes et quelque chose qui semble sortir tout droit des Feux de l’amour?
Malgré la force de ses interprètes, notamment l’excellente Marie-Thérèse Fortin, mais aussi la fougueuse Doriane Lens-Pitt, Fanny est une oeuvre torpillée par de graves problèmes d’équilibre des tons. Une pièce trop disparate, bien souvent trop tirée par les cheveux pour son propre bien. Dommage!
Fanny, de Rébecca Déraspe, dans une mise en scène de Marie-Hélène Gendreau et d’Hubert Lemire
Avec Marie-Thérèse Fortin, Alexandra Gagné Lavoie, Jacques Laroche, Doriane Lens-Pitt et François Louis Laurin
Au Théâtre de la Licorne, jusqu’au 3 mai





