F*cked Up!: le titre de ce court, voire très court-métrage, présenté dans le cadre de la plus récente édition du festival Fantasia, résume bien la misogynie et le sexisme latents qui gangrènent encore notre société… même si les choses changent lentement.
À l’écran, une femme. Une jeune femme, plutôt. D’apparence stylisée, en évoquant le début des années 2000, ou encore plus réaliste, mais toujours de façon désincarnée, irréelle, flottant dans le vide.
Nous sommes devant l’un des nombreux « jeux pour filles », dont on retrouvait des dizaines de déclinaisons sur des sites de jeux en langage flash, et qu’il est sans doute encore possible de trouver des copies (ou carrément la même chose) en fouillant encore un peu, aujourd’hui.
Nous sommes aussi devant la tête d’une femme, cette fois en bien plus haute définition, avec des caractéristiques qu’il semble possible de modifier à l’envi. Non pas un créateur de personnage pour un jeu d’aventure, comme on en trouve dans Oblivion ou des dizaines d’autres jeux de rôle, mais plutôt quelque chose qui évoque une version sur stéroïdes des Sims.
Mais que l’on se trouve sur Miniclip ou Newgrounds, ou encore dans un engin de création bien plus sophistiqué, le constat est le même: la femme est modelable à souhait, même si l’on souhaite lui créer un visage outrancier visant à respecter des normes de beauté impossibles.
« Au départ, c’était quelque chose ressemblant à un contrat de recherche expérimental », mentionne, au bout du fil, la réalisatrice Léa Saleh-Giguère. « J’ai commencé à explorer le web, les jeux vidéo; je suivais un cours universitaire sur le discours médiatique, les jeux et les animations. En même temps, je ne me considérais pas comme une joueuse, dans ma vie de tous les jours, alors je me suis redirigée vers des jeux qui m’inspiraient, lorsque j’étais jeune. Il s’agissait de girls games« , indique-t-elle.
« Mais plus je jouais à ces jeux, plus je réalisais qu’il y avait quelque chose avec lequel je n’étais pas trop heureuse de remarquer. J’ai commencé à en parler à mes professeurs, en examinant cela à travers le prisme de mes études. Et j’ai constaté que dans ce type de jeux, même dans une sous-catégorie offrant des titres sous le vocable de « simulation » et d’« habiletés », il n’y a pas tant de jeux qui font travailler le cerveau. »
Que ce soit en faisant exploser des boutons disgracieux, en injectant du botox dans des lèvres, ou encore en sculptant carrément un visage selon nos envies, jusqu’à l’absurde, nous sommes devant cette femme-plasticine, cette femme-objet visant à faire intérioriser la vision masculine du corps, le male gaze honni.
Et cette volonté d’imposer des normes de beauté décidées par des hommes ne se limite évidemment pas aux jeux vidéo: récemment des chercheurs ont constaté que les filtres offerts par la plateforme Instagram, afin de modifier rapidement une photo, faisaient notamment la promotion de la chirurgie esthétique, sans parler des risques associés à ces procédures.
« En quatre minutes, je voulais montrer que la femme peut jouer au jeu, mais aussi devenir l’objet du même jeu, et que cela peut dégénérer rapidement », indique Mme Saleh-Giguère.
Des progrès, malgré tout
La réalisatrice croit cependant que le monde du divertissement numérique progresse peu à peu, malgré tout, notamment parce que cela fait belle lurette que les outils permettant de modifier l’apparence d’une femme sont aussi disponibles pour les hommes. « J’ai adopté une attitude plus critique, dans mon film, mais oui, je vois des progrès, y compris en termes d’exploration du genre, l’ouverture à remettre en question la façon dont nous sommes représentés dans la société. C’est sûr que ces conversations sont beaucoup plus présentes », dit-elle.
Tout n’est toutefois pas rose: « Le fait que ces jeux [où l’on vise des normes inatteignables pour les femmes] existent encore, c’est normal, mais c’est aussi troublant, d’une certaine manière. En fait, j’ai remarqué que depuis ma jeunesse, ces jeux ont empiré », avec l’inclusion des tendances des réseaux sociaux.
« Au lieu qu’une fille choisisse la couleur de sa robe, elle peut choisir l’ampleur des chirurgies plastiques qu’elle peut subir. Avant, c’était plus innocent, mais maintenant, ce sont des jeux pour injecter des sérums, percer la peau… C’est une question de perception, alors qu’avant, c’était une question de style, d’apprendre à se connaître. Et là, c’est une façon d’apprendre à se corriger », dénonce la réalisatrice.
Cette dernière n’a pas non plus manqué l’occasion de s’en prendre à la décision de Vanity Fair de publier des photos de femmes entièrement générées par ordinateur. « Je ne sais pas qui a décidé d’agir de la sorte, mais cela veut dire qu’il existe quelqu’un, en position d’autorité, qui a une certaine idée des normes de beauté auxquelles devraient aspirer les femmes. Mais ce n’est même pas irréaliste, c’est inatteignable! »





