Lever les brevets sur les vaccins: une vraie solution, ou une belle annonce?

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L’annonce par les États-Unis qu’ils approuvent une suspension des brevets sur les vaccins contre le coronavirus, a réjoui tous ceux qui y voient la solution la plus prometteuse pour résoudre la crise dans le reste du monde. Mais il pourrait aussi s’agir d’une simple belle annonce: cette décision ne dépend pas que de Washington.

Un rappel. Devant les capacités de production limitées des usines associées aux fabricants de la demi-douzaine de vaccins actuellement approuvés, plusieurs personnes ont commencé à réclamer, dès l’été 2020, que ces compagnies cèdent leurs brevets, pour permettre à d’autres d’en fabriquer des copies. Comme les règles internationales sur le commerce empêchent de se lancer dans la production d’un médicament breveté, des pays comme l’Inde et l’Afrique du Sud ont fait en octobre un appel à l’Organisation mondiale du commerce (OTC) pour qu’elle lève cet interdit. Quelque 60 pays les appuient aujourd’hui. Parmi les opposants d’alors: les États-Unis, l’Union européenne, la Grande-Bretagne et le Japon.

Le président Joe Biden ayant officiellement donné son accord mercredi dernier, le problème serait donc en voie d’être réglé? Pas vraiment, puisqu’il faut unanimité des 164 pays de l’OTC pour modifier les règles sur ce qu’on appelle la « propriété intellectuelle », et que l’Union européenne est divisée sur la question. Jeudi, le président français s’est dit favorable, tandis que l’Allemagne faisait connaître son opposition, alléguant que « la protection de la propriété intellectuelle est source d’innovations ». À Ottawa jeudi, la Chambre des communes n’a pas appuyé une résolution sur cette question.

Et même le problème de production n’est pas aussi simple, puisqu’avoir sur son territoire une usine de produits pharmaceutiques ne signifie pas que cette usine possède l’équipement et l’expertise qui sont nécessaires pour produire tel ou tel vaccin. Particulièrement un vaccin à ARN, une technologie relativement jeune. Pfizer a déjà déclaré que son vaccin était fait de 280 composés provenant de 86 fournisseurs situés dans 19 pays.

Une éventuelle levée des brevets devra donc s’accompagner d’une forme de « transfert de technologie », ce qui nécessitera de forcer la main des compagnies pharmaceutiques. L’association américaine des fabricants a déjà fait savoir cette semaine son mécontentement face à l’annonce Biden. Moderna s’était par contre montrée plus ouverte l’automne dernier.

En d’autres termes, l’annonce de la Maison-Blanche, bien qu’applaudie par les experts en pandémie et en santé publique, pourrait n’être que le premier pas d’un long processus. En attendant, des millions de doses de vaccins déjà produites restent réservées aux pays les plus riches, et une partie des futurs lots à produire attendent des promesses d’achats au bénéfice des pays les plus pauvres. En date du 1er mai, sur plus d’un milliard de doses distribuées dans le monde, moins de 2% était allé à la totalité du continent africain. Sur ce point, les États-Unis ont été particulièrement avares, comparativement à l’Union européenne qui a exporté une partie de sa production.

En éditorial vendredi, le journal Le Monde qualifiait l’annonce de Biden de « diplomatie publique »: une façon d’enlever « aux Européens, à peu de frais, le totem de la solidarité mondiale ».

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