Non, la vaccination ne fait pas apparaître des virus plus dangereux

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Depuis quelques semaines, plusieurs opposants aux vaccins soutiennent qu’une campagne de vaccination massive favorisera l’apparition de virus plus dangereux, un peu comme l’abus d’antibiotiques a favorisé l’émergence de bactéries résistantes. Ce n’est pas une idée nouvelle, mais elle a été relancée ce mois-ci sur les réseaux, avec une lettre abondamment partagée, notamment parce qu’elle était signée par un virologue. Le Détecteur de rumeurs a vérifié.

L’origine de la rumeur

Le 6 mars dernier, un scientifique belge nommé Geert Vanden Bossche, qui se présente comme un virologue indépendant, un expert vaccinal et un ancien employé de l’Alliance vaccinale GAVI (associée à la Fondation Bill & Melinda Gates), a publié une lettre ouverte adressée à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), exhortant celle-ci à cesser immédiatement la vaccination contre la COVID-19. Son affirmation: un programme de vaccination ne devrait jamais être implanté massivement aussi tôt, alors que l’agent infectieux n’est pas encore « stable », parce que cela favoriserait l’émergence de variants plus dangereux — un phénomène appelé « l’évasion immunitaire ». L’auteur évoque « les conséquences catastrophiques » pour l’humanité.

La lettre ouverte n’a été publiée par aucune revue sérieuse. Elle a par contre été largement diffusée sur Twitter et Facebook et certaines interviews de ce virologue diffusées sur YouTube ont été vues près de 150 000 fois. Plusieurs médias ou sites internet y ont fait écho, parce que la critique venait non pas d’un « antivaccin », mais d’un « expert » qui se présente comme un partisan de la vaccination.

Qui est Geert Vanden Bossche?

Le profil Linkedin de ce virologue évoque qu’il aurait dirigé le bureau de développement vaccinal du Centre allemand de recherche sur les infections pendant sept mois (2017-2018), après avoir été Directeur, science et innovation, pour la société Univac (2014-2016). Il avait été auparavant directeur d’un autre producteur belge de vaccins, Vareco, et aurait travaillé pour GAVI et pour la Fondation Bill et Melinda Gates (bien qu’une recherche sur le site de ces organismes n’ait pas fourni de traces concrètes de son passage, comme l’a constaté l’éditeur du site Science Based Medicine.

Une recherche sur PubMed révèle en outre que ce chercheur a publié, en tout et partout, huit articles scientifiques, le plus récent datant de 1995. Premier constat : cet « expert » ne semble donc pas peser lourd dans l’avancement de la recherche.

Mais ce que son CV met surtout en évidence, c’est qu’il aurait lui-même fondé la société Univac pour développer un nouveau type de vaccin dont il est l’inventeur, un vaccin destiné à accroître l’action des cellules NK (Natural killer). Ces cellules font partie de la réponse immunitaire dite « non spécifique », celle qui survient aux tout premiers jours d’une infection, comme nous l’avons expliqué dans cet article. Mais leur caractère non spécifique les rend peu efficaces, et leur action cause souvent une inflammation des tissus infectés. Vanden Bossche affirme que ce vaccin qu’il développe rendrait ces cellules NK beaucoup plus efficaces et surtout, leur permettrait d’agir sur tous les « variants » des virus, prévenant ainsi le phénomène d’évasion immunitaire.

Deuxième constat: l’expert « indépendant » ne l’est donc pas vraiment: il est associé à une entreprise qui a de nouveaux types de vaccins à vendre. Mentionnons que cette piste de recherche demeure spéculative, et ne s’appuie sur aucune littérature scientifique.

« L’évasion immunitaire », une menace sans fondement

Qu’en est-il de cette théorie de « l’évasion immunitaire »? Disons d’abord qu’elle n’est pas nouvelle. Andrew Wakefield, l’ancien chirurgien britannique connu pour avoir publié une étude frauduleuse dans The Lancet sur une relation de cause à effet entre le vaccin rougeole-oreillons-rubéole et l’autisme, a aussi publié en 2019, dans le journal de l’American Association of Physicians and Surgeons (AAPS), un article annonçant une catastrophe pour l’humanité et une « sixième extinction massive » si on continuait à vacciner les populations. L’argumentaire était le même: les vaccins, en stimulant les défenses immunitaires spécifiques, favoriseraient l’apparition de pathogènes mutants, tout comme l’abus des antibiotiques a favorisé l’émergence de bactéries résistantes. C’est cette théorie que Vanden Bossche fait sienne.

Plusieurs scientifiques ont répondu point par point aux arguments de Vanden Bossche, dont ce texte fouillé d’Edward Nirenberg.

Le premier élément à retenir est que le ton utilisé pour décrire « l’évasion immunitaire » est exagérément catastrophiste. Toute l’histoire virale montre au contraire que les mutations (fréquentes et inévitables chez les virus) tendent vers des formes moins létales des maladies. Il y a une raison évolutive à cela : les virus trop mortels tuent une grande partie de leurs victimes, de sorte qu’ils sont rapidement en manque de réservoirs disponibles pour se multiplier. À l’inverse, les variants moins létaux se répandent plus facilement et ont tendance à persister dans la population.

Il peut certes arriver qu’une lignée plus virulente apparaisse, mais à long terme, les virus tendent plutôt à s’atténuer. C’est ainsi que la « grippe » russe de 1890 (qui n’était pas une grippe, mais un coronavirus) s’est mutée en maladie bénigne de type rhume saisonnier. Et que la grippe espagnole de 1918, après avoir sévi pendant trois ans, est devenue une grippe saisonnière relativement bénigne.

Par ailleurs, la quasi totalité des virologues affirment que le virus de la COVID-19, le SARS-Cov-2, est plus stable que bien des virus courants pour lesquels on a des vaccins.

Les vaccins n’affaiblissent pas la réponse immunitaire innée

Le second élément à retenir est que le fait de développer en nous, grâce aux vaccins, des cellules à mémoire et des anticorps (ce qu’on appelle l’immunité induite), rend notre réaction de défense plus spécifique et plus efficace. Sans que cela n’annule toutefois l’immunité innée, qui demeure la réaction de première ligne, contrairement à l’argument non fondé des antivaccins. Selon eux, nos défenses naturelles auraient besoin d’être confrontées à des infections « réelles » pour demeurer efficaces.

Or, il se trouve justement que ces défenses de première ligne sont constamment stimulées : il y a par exemple trois autres coronavirus qui infectent régulièrement les populations humaines et provoquent des rhumes saisonniers ; et il y a tous les autres virus (rhinovirus, influenza…) auxquels nous sommes confrontés en permanence. Bref, le développement d’une immunité spécifique induite (dite « à mémoire ») ne nuit en rien à l’action de l’immunité non spécifique (dite « innée »). Et même en absence de vaccins, les gens infectés naturellement par la Covid-19 développeraient eux aussi cette immunité induite : la vaccination ne fait que devancer une production de cellules spécialisées et d’anticorps, qui font partie de la réaction naturelle de l’organisme.

Verdict

Le fait que cette lettre ait été écrite par un virologue qui se présente comme un partisan des vaccins, ne suffit pas à lui donner de la crédibilité. L’idée que les vaccins provoquent l’apparition de mutations plus dangereuses ne repose sur rien. Et l’argumentaire ne fait que reprendre les fausses conceptions mises de l’avant par les opposants à la vaccination.

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À propos du journaliste

Agence Science-Presse

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