Béton: détox féministe

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Alexis Lapointe, collaboration spéciale

À partir de la websérie Béton, les artistes Marylou Belugou et Rosalie Bordeleau convient le public à des échanges à la fois libérateurs et passionnants.

Chaque fois, un épisode. Les réalisatrices et leurs invités le dévoilent à leur public dans les heures qui précèdent l’échange en live sur Instagram. Inédit ou issu des premières saisons de la série créée par Marylou Bélugou, Rosalie Bordeleau et Gabrielle Vigneault-Gendron en 2017, le scénario prête à coup sûr à la déconstruction des rapports de genres. L’exercice se fait vite viral et suscite à merveille la réflexion grâce à la présence d’influenceurs d’exception et de la professionnelle en sexologie Anne-Marie Ménard, qui se distingue également par la valeur de son approche sur les réseaux sociaux.

« Le sexisme systémique, c’est l’expression qui m’apparaît la plus juste pour décrire ce que met en lumière Béton, dit Marylou Bélugou. C’est-à-dire un sexisme subtil, insidieux et qui se manifeste dans la vie quotidienne. »

Une expression au sens d’autant plus fort qu’il fait bien entendu écho à celle de racisme systémique. À titre d’actrice et de réalisatrice, Marylou développe une signature artistique allant de pair avec un engagement en faveur d’une juste représentation de la diversité des voix et des talents au Québec. Mission qui s’exprime ici en décloisonnant sur les réseaux sociaux le regard sur les genres et la sexualité. « On veut se réapproprier notre art, dit-elle. Grâce aux capsules et maintenant aux échanges, on conteste des représentations hétéronormatives imposant aussi leur domination dans l’industrie et à l’écran. »

Celle qui se définit comme « actrice du changement » multiplie aisément les rôles. On la trouve à la télévision dans une multitude de séries de même qu’au grand écran ainsi que sur scène, comme ce fut le cas en 2019 dans Le dernier sacrement de Denis Bouchard. Après la réalisation à distance d’Amour confiné, Marylou en revient maintenant plus explicitement à ses convictions féministes. Question peut-être de boucler comme il se doit la décennie. Elle anime ainsi les échanges en live avec Rosalie Bordeleau. Cinéaste et monteuse, Rosalie se trouve avec leur complice Gabrielle à l’origine de l’idée de Béton. « Au départ, j’étais actrice, précise Marylou. Je me suis ensuite jointe à la réalisation. »

Nouvelles influences

Au cœur des échanges, des figures qui se distinguent sur les réseaux sociaux.

Afin d’analyser le poids des conceptions de genres et de faire place à une parole libératrice sur la sexualité, on rencontre des influenceurs qui se distinguent sur les réseaux sociaux par leurs prises de position en relation avec les thématiques explorées. Grâce à l’énergie et au tact des animatrices, la conversation qui s’amorce alors amène le public à des réflexions qui font efficacement écho à son parcours intime et relationnel. Pour cause, le quotidien et ses aléas constituent la matière première des épisodes de Béton.

Opération particulièrement bien réussie le 7 décembre et autour du thème de la masculinité toxique, avec Jessie Nadeau et Jérémie Drapeau. Artiste et activiste, Jessie est aussi coautrice du livre Végane, mais pas plate. Également, elle suscite différents liens avec les communautés LGBTQ2+. Sur les réseaux sociaux de même que par ses articles et le podcast Anxious and Fabulous, Jérémie Drapeau aborde régulièrement certains stigmas avec une approche éclairante et bienveillante. Assurément, l’épisode choisi se prêtait bien ici à la discussion.

« Je ne pensais pas que t’étais une fille comme ça », assène à sa copine le personnage masculin. La violence de l’expression, la scène la fait bien entendre. Derrière le quotidien, les rapports de genre et leur subtile violence.

Une relation toxique où s’étale la jalousie, dans le contexte d’une dispute. Voici le cadre de l’épisode. La jalousie, qui devient vite du slutshaming. Ce sont quelques conversations avec un ami qui valent au personnage féminin de subir la colère de son copain. « C’est quelque chose d’assez particulier quand on y pense de classifier certains types de femmes, réfléchit Rosalie. La ‟bonne blonde”, ce serait la fille hyper docile qui ne parlerait à aucun autre gars, différente des ‟autres femmes”. »

On descend aussitôt dans les arcanes de certains rapports de pouvoir, braquant la lumière sur l’imaginaire qui les sous-tend.  « C’est un redflag, quelqu’un qui fait ce genre de classifications, poursuit alors Jessie Nadeau. Cela démontre que la femme est réduite à un but sexuel à atteindre, sinon tu es dans la friendzone et la friendzone, c’est vu négativement. »

Jérémie Drapeau poursuit dans le même sens. « Au moment où on verbalise autre chose qu’une sexualisation de la femme, le réflexe, c’est souvent de te juger ou de te dire que tu es gai, dit-il. On ne veut pas même pas considérer que tu as peut-être simplement du respect pour la femme. »

On arrive ainsi à mieux cerner une certaine masculinité toxique. « Ce sont des codes sociaux, note l’influenceur à ce propos. On juge encore un homme qui se montre vulnérable ou qui ne veut pas se mettre en position d’autorité. »

Une catégorisation attestant de normes qui évacuent le sentiment. « On apprend aux hommes à réprimer toutes leurs émotions sauf la colère, note la professionnelle de la sexologie Anne-Marie Ménard. On a donc à la fois un manque d’éducation émotive et sexuelle. »

D’ailleurs, Mme Ménard offre un bel exemple de voix novatrice sur Instagram. En effet, elle établit une approche pédagogique en démystifiant de manière sensible des enjeux liés aux genres et à la sexualité. « C’est important de normaliser ces sujets, autant au sein de son couple que de sa communauté, dit-elle. Cela constitue aussi une forme d’empowerment. » Comment imaginer une intervenante plus pertinente pour commenter la série Béton?

Comme le soulève Marylou, la nouvelle génération s’intéresse à ces enjeux. « Les jeunes ont un regard plus critique sur ce qu’ils voient à l’écran, dit-elle. On rejoint principalement des adolescents et de jeunes adultes ici sur les réseaux sociaux. »

Mouvement hors cadre

Initialement, la série Béton a pris place à l’automne 2017 sur YouTube. Grâce à une subvention, Marylou et Rosalie en sont venues dès la deuxième saison en 2018 à la présenter dans les écoles secondaires. « Notre tournée a fait place à un projet qui s’appelle Nouveau Cadre, raconte Rosalie. On en est venues à réaliser avec les jeunes des productions cinématographiques. »

D’ailleurs, les deux artistes prévoient leur faire place sur une nouvelle page qui portera ce nom sur Instagram.

Au fil des différents épisodes de Béton, des histoires étrangement familières éveillent aisément des souvenirs et mine de rien des désirs. À la veille de l’année 2021, le noir et blanc des premières capsules prend un tout autre sens. Il y a des attitudes qui doivent appartenir à l’histoire passée. « En 2017, il y avait encore des gens pour qui être féministe, c’était prendre la rue, soulevait à ce sujet lors du premier live l’influenceuse et journaliste Maude Carmel, qui figurait en 2017 à titre d’actrice dans la série Béton.  On en est ailleurs aujourd’hui. »

Jusqu’à présent, on compte aussi parmi les invités des personnalités comme Marie Gagné, Romane Denis, Alice Morel-Michaud, Anthony Therrien, Claudie Mercier et Mathieu Pellerin. Il s’agit ainsi en ces temps de confinement d’une occasion en or pour les animatrices de tisser des liens avec des alliés de choix et un public s’invitant en commentaires dans les discussions en ligne.

« Béton représente dès le départ bien plus qu’une série, soulève Marylou. C’est un mouvement. » D’ailleurs, Marylou, Rosalie et Gabrielle avaient mis en ligne un authentique manifeste au moment du lancement de la série. « Le cinéma n’est pas un art d’homme ni un art d’argent, pouvait-on y lire. C’est un cinéma qui se veut direct, sans artifices et sans mensonges. »

Une mission à la fois humaine et artistique qui se renouvelle à merveille dans le contexte de cette série de directs, qui totalisent parfois plus de 20 000 visionnements. « Nous sommes des cinéastes qui avons voulu mettre à profit notre art pour parler de sexualité, dit Marylou. Nous allons continuer de le faire sur la page que nous préparons actuellement pour Nouveau Cadre. »

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À propos du journaliste

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