Contre la désinformation, l’utilité d’admettre qu’on est mal informé

0

Comment faire comprendre à une personne que l’information fausse ou douteuse qu’elle vient de partager est fausse ou douteuse? Ça pourrait dépendre de sa capacité à se remettre en question. À l’inverse, les gens qui ont tort mais sont convaincus d’avoir raison, sont beaucoup moins susceptibles d’être ébranlés par les faits.

Les deux auteurs de l’Université du Wisconsin qui font ce constat ne surprendront pas beaucoup de monde. Ils reconnaissent d’ailleurs s’appuyer sur des recherches en psychologie qui ont insisté depuis plusieurs années sur l’importance de faire une distinction entre les gens qui sont mal informés mais refusent de l’admettre, et les gens qui sont mal informés mais en sont conscients —ces derniers étant donc plus ouverts à une correction. Michael Wagner et Jianing Li ont testé à cette fin le niveau de conviction, face à 25 affirmations, de 500 Américains. Après quoi ils leur ont soumis des textes des médias PolitiFact et Factcheck.org, qui corrigeaient l’une ou l’autre de ces affirmations.

Le résultat, tel que prévu: c’est dans le groupe des « mal informés » mais plus encore chez ceux qui entretenaient une fausse conception et étaient convaincus d’être dans le vrai, qu’on trouvait le plus grand nombre de gens que la vérification des faits n’avait pas ébranlés.

C’est aussi dans ce type de groupe, ajoutent Wagner et Li, qu’on risque le plus de rencontrer une réaction hostile aux médias —des gens qui sont campés sur une position, et qui vont percevoir un reportage comme étant hostile à leur position, même s’il se contente juste de présenter le pour et le contre.

C’est un constat similaire qui se dégage d’une étude réalisée en France, dans le contexte des élections européennes de 2019, et parue le 9 mai. Trois chercheurs en économie et en politique y concluent que d’être exposé à des textes de vérification des faits pourrait réduire, chez certaines personnes, le partage de contenus faux.

Leur exercice était néanmoins de taille réduite: il avait consisté à exposer 5000 Français utilisant Facebook à seulement deux déclarations fausses du parti français d’extrême-droite, l’une étant que l’Union européenne voulait faire entrer 50 millions d’immigrants. Ces « cobayes » avaient ensuite le choix de partager ou non cette info. Auparavant, un tiers de ces personnes étaient exposées à un texte de vérification démontrant la fausseté de cette info, un tiers avaient le choix de lire ou non ce texte de vérification et un tiers n’avaient rien à lire. Environ 15% avaient dit au départ vouloir partager l’info; à la fin de l’expérience, ce nombre avait été réduit du quart, autant chez ceux qui avaient été exposés au texte de vérification que chez ceux qui avaient eu le choix de le lire ou non —comme si « la simple connaissance de l’existence d’une vérification » avait eu son effet, spéculent les auteurs.

À la recherche des nuances

Cette distinction entre ceux qui sont ouverts à une correction et les autres prend la forme, dans une autre recherche parue le 31 mai, d’une distinction entre « désinformation » et « mal-information » (ou mésinformation). En termes clairs, la personne qui partage de la désinformation le fait en sachant pertinemment qu’elle s’inscrit dans un ensemble de faits douteux ou carrément faux —par exemple, une théorie du complot. Alors que la personne qui partage de la « mal-information » —ou de l’information erronée— peut le faire en toute bonne foi.

Dans cette recherche, portant cette fois sur l’actuelle pandémie, les trois chercheurs néerlandais avancent que cette distinction permet de mieux cibler le public lorsqu’on veut rétablir les faits: « Nous avons observé que les gens avec les plus fortes perceptions de mal-information étaient plus susceptibles de suivre les directives officielles et de chercher plus activement pour de l’information nouvelle. Les gens avec les plus fortes perceptions de désinformation sont moins susceptibles de suivre les directives officielles et tendent à éviter activement les nouvelles sur le nouveau coronavirus et la COVID-19. »

Concrètement, cela pourrait vouloir dire qu’on se conforme moins aux directives officielles sur la distanciation physique ou le lavage des mains, si on est du côté de la « désinformation » plutôt que de la « mal-information ». Alors qu’en comparaison, les gens qui, bien que mal informés, admettent qu’ils pourraient l’être, sont plus susceptibles de « compenser » en se tournant vers des sources fiables, « ce qui peut en retour augmenter leur volonté de suivre les recommandations de santé publique ».

Encouragez-nous sur Patreon!


Autres contenus:

Entretiens journalistiques #39: Philippe-Vincent Foisy et le journalisme parlementaire en temps de pandémie

Partagez

À propos du journaliste

Agence Science-Presse

Répondre