Utiliser le recensement pour institutionnaliser le racisme

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Passer du système métrique au système impérial peut s’avérer un casse-tête, mais les statistiques sur la population américaine posent d’emblée un problème éthique. Les catégories raciales et ethniques circonscrites lors du recensement de 2020, pour la 24e fois de l’histoire des États-Unis, isolent cette démographie, rapporte le Monde diplomatique de juillet.

Les États-Unis ont répertorié la couleur de la peau pour la première fois en 1790 en trois catégories: Blanc libre, autre personne libre et esclave. Cette classification a servi à l’application de la règle «des trois cinquièmes» définie lors de la Convention constitutionnelle de 1787. Les délégués des États du Nord voulaient exclure les esclaves du calcul pour la répartition des sièges au Congrès, alors qu’en échange de leur adhésion, les délégués du Sud ont négocié un compromis: cinq esclaves valent trois hommes blancs. Les Autochtones ne comptaient pas.

Au 19e siècle, les statistiques ethniques alimentent l’obsession raciale. La clause «des trois cinquièmes» perdure jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1865. S’ensuit l’ajout de catégories «Chinois» et «Indien» afin de distinguer les personnes de «race jaune» et de «race rouge». En 1890, les agents du recensement doivent être capables de reconnaître si les répondants sont blancs ou noirs, mais aussi «mulâtres», «quarterons» avec un quart de sang noir ou «octavons» avec un huitième.

Avec l’objectif de légitimer la division raciale de la population, des catégories apparaissent puis disparaissent dans la première moitié du 20e siècle. Les immigrés du Proche-Orient considérés comme «Asiatiques» ont dû prouver scientifiquement leurs origines caucasiennes pour intégrer le groupe «Blanc». L’administration a ajouté la «race mexicaine» en 1930 au formulaire de recensement, mais les résidents hispaniques se sont battus pour réintégrer le groupe majoritaire qui leur a été accordé en 1940.

Dans le sillage du mouvement des droits civiques des années 1960, l’instauration des politiques de discrimination positive opère un renversement de perspective, en procédant à l’envers. Plutôt que de s’interroger sur la politique la plus efficace pour lutter contre les inégalités, en se dotant d’instruments pour y parvenir, ils ont pris les outils qui existaient déjà pour y parvenir. Le risque était de renforcer le sentiment d’appartenance identitaire et de légitimer les divisions raciales qu’ils prétendaient combattre.

Un demi-siècle plus tard, le groupe noir dans son ensemble demeure stigmatisé par un taux de chômage et d’incarcération, les écarts de richesses, la ségrégation urbaine, les violences policières et l’accès aux soins. Parallèlement, les politiques de discrimination positive ont nourri un sentiment d’injustice parmi les Blancs pauvres exclus des programmes de traitement préférentiel. Les républicains utilisent ce sentiment depuis 1960 pour persuader ce groupe de ne pas voter pour le Parti démocrate.

Utilisées par les hôpitaux, les écoles, les prisons, les bailleurs sociaux, les agences pour l’emploi, les médias, les dirigeants politiques et les universitaires, les catégories raciales ne sont pas contestées, ce qui n’est pas le cas de la discrimination positive de plus en plus critiquée. Cette institutionnalisation a transformé le recensement en objet de revendications identitaires et de concurrences communautaires.

À l’instar du débat sur la laïcité de l’État au Québec, l’historien Benoît Bréville conclut son article dans le Monde diplomatique de juillet de la façon suivante : une source de débats sans fin pour des résultats médiocres.


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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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