Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot – Une grande oeuvre signée Gus Van Sant

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Après Mar adentro (2004) et le Scaphandre et le papillon (2007), Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot (2018) du cinéaste Gus Van Sant s’ajoute aux biographies impliquant la paralysie du corps traité par le médium de l’image en mouvement. Il porte à l’écran l’histoire de l’illustrateur tétraplégique de Portland, John Callahan (1951-2010) avec brio.

Peu d’étudiants s’étaient soumis à l’exercice proposé par un professeur d’études cinématographiques de visionner le Psycho (1960) d’Alfred Hitchcock et celui de Gus Van Sant (1998), un après l’autre afin de les comparer, prétextant que c’est la même chose plan par plan à l’exception de la couleur et des acteurs. Mis à part quelques angles de caméra différents, ce remake méticuleux avait le mérite de sensibiliser le spectateur à la dimension visuelle du cinéma via l’effet chimique de la couleur.

L’autre versant du style de ce cinéaste s’exprime à travers un humanisme populaire, dont le film Good Will Hunting (1997) qui a fait renaître le professeur de Dead Poets Society (1989) joué par le défunt Robin Williams. Mis à part quelques invraisemblances qui sont monnaie courante dans le cinéma américain, le cinéaste était arrivé à rendre la franchise des discussions entre cet ouvrier doué et le professeur empathique, ainsi qu’entre ce dernier et le professeur en quête de gloire créés par les jeunes scénaristes et acteurs Matt Damon et Ben Affleck.

Avec Joaquin Phoenix dans le rôle de l’illustrateur John Callahan, il n’y avait pas de meilleur véhicule pour lier la dimension visuelle à l’humanisme. La lutte du protagoniste contre sa dépendance à l’alcool n’est ni intérieure, ni extérieure; il s’agit d’un combat contre soi-même afin de se sentir mieux en société et prendre la place qui lui revient. L’accident, la logistique des handicapés, sa thérapie aux Alcooliques Anonymes (AA), ses blessures profondes qui le poussent à boire, ses rapports avec les autres, bref, tout ça a un pendant: le dessin satirique.

Si la quête particulière et l’allure repoussante de ce héros appartiennent au même univers que le Dallas Buyers Club (2013) réalisé par Jean-Marc Vallée, ce film plus existentialiste aborde d’autres enjeux encore d’actualité. D’une part, John Callahan a souffert de l’abandon par sa mère en bas âge. Au Canada, les enfants autochtones envoyés dans les pensionnats, les bébés des femmes européennes donnés en adoption et les orphelins des filles-mères ont probablement ressenti un vide similaire en grandissant.

D’autre part, le traitement des illustrations du héros qui se situent quelque part entre le trait ondulant du bédéiste montréalais Richard Beaulieu et la page blanche du bédéiste islandais Hugleikur Dagsson met en avant-plan le débat sur les caricatures de Mahomet. Tenant compte de l’analyse exhaustive de Jens-Martin Eriksen de l’essai Les pièges de la culture parut en 2012, la satire est un remède à l’alcoolisme et à une foule de névroses à guérir par l’autodérision.

Recourir à l’incendie pour s’opposer à des dessins satiriques dénote un manque flagrant de communication mettant en péril la liberté d’expression, gage du vivre-ensemble.

Mauvaises critiques

Souvent, lorsqu’une histoire est tirée d’un livre le réalisateur s’enfarge dans la technique et il se résout à trancher la durée livresque plutôt que de tout reformuler en langage cinématographique. Ainsi, la critique reproche au réalisateur que la trame narrative soit mal ficelée. C’est le cas pour ce film.

D’un autre point de vue, cette maladresse renvoie un effet stagnant en phase avec la condition du héros: orphelin, alcoolique et tétraplégique; ainsi que celle des personnages bizarroïdes de la thérapie. Le cinéaste nous engourdit avec la matière filmique, mais pas de la même façon qu’à la polyvalente du film Elephant (2003) à l’aide du maniement de la caméra.

Le duo de critiques de l’émission Médium Large sur les ondes de Radio-Canada faisait remarquer le 20 juillet qu’à la fin, le gourou des AA joué par Jonah Hill vole l’aura de héros à Joaquin Phoenix. Ce tour de passe-passe survient au moment où la hiérarchie s’estompe entre ce guide et son disciple: un détrônement du jeu ingénieux.

L’effet d’engourdissement qui se dégage du film, ne s’assimile-t-il pas au luxe dont a hérité le gourou, qui n’a aucune valeur par rapport à l’entraide?

Très bel hymne à la différence dans un monde qui aspire à la perfection.

Au Cinéma du Parc.


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Ciao Ciao – Transition dans un paysage fluorescent

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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