Refuser la remise en question du colonialisme britannique

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Dans la foulée du Brexit, un sondage YouGov révèle que 43% des Britanniques pensent que l’Empire était une «bonne chose» et que 44% sont fiers du colonialisme. Remettant en question cette entreprise, l’article du professeur de science politique à la Portland State University de l’Oregon, Bruce Gilley publié dans le journal académique Third World Quarterly a fait réagir le milieu universitaire, rapporte le l’écrivain basé à Londres Kenan Malik dans le New York Review of Books du 26 janvier.

À la suite de la publication de l’article intitulé The Case for Colonialism le 8 septembre 2017, 15 des 34 membres du comité d’édition du journal académique Third World Quarterly ont démissionné en guise de protestation. Une pétition de plus de 10 000 signataires exige que le journal se rétracte. L’éditeur a reçu de sérieuses et crédibles menaces de violence contre sa personne. Par contre, en novembre, le professeur de théologie à la Oxford University, Nigel Biggar a défendu son homologue Bruce Gilley dans un article du Times de Londres soutenant qu’il «rééquilibre la réévaluation du passé colonial» en qualifiant de courageuse cette initiative. Du même coup, il a fait appel aux Britanniques afin qu’ils modèrent leur culpabilité post-impériale.

Ceux qui font l’apologie du colonialisme soutiennent l’idée que les puissances d’Occident ont apporté le développement économique, l’autorité de la loi et les libertés dans leurs colonies. Selon le professeur Bruce Gilley, le colonialisme a mis sous pression la primauté de la vie humaine, les valeurs universelles et le partage des responsabilités en constituant une mission civilisatrice qui mène au perfectionnement des conditions de vie pour la plupart des habitants du tiers-monde. Pour le professeur Nigel Biggar qui étudie les mêmes enjeux éthiques, l’Empire britannique a introduit un «ordre» dans le monde non occidental.

L’argument de ceux qui font l’apologie du colonialisme pose problème, puisqu’il divise le développement économique et la libéralisation politique d’un côté, et le colonialisme de l’autre côté. L’Empire britannique a commencé à prendre forme au début du 17e siècle avec le peuplement de l’Amérique du nord et des Antilles, ainsi que par la création de corporations pour administrer les colonies outremer, dont la East India Company.

Autrement dit, les origines du colonialisme sont liées à un royaume féodal et à un parlement avec une faible démocratie. Les manufactures encadraient un travail manuel nécessitant de la main-d’œuvre, pas industriel.

Savoir-faire

«Pendant tout le 18e siècle et le 19e siècle, l’Angleterre est restée la plaque tournante du commerce mondial. Et comme le commerce, c’est-à-dire le marché, est au cœur de la science économique, il était naturel que les Anglais apportent leur expérience dans une institution qui leur était vitale. C’est aussi la Banque d’Angleterre, créée dès 1694, qui s’offrit en modèle à toutes les autres banques centrales. Grâce à cette innovation, l’Angleterre devint le point de référence pour toutes les discussions sur l’argent et la banque», affirme l’économiste John Kenneth Galbraith lors d’un entretien avec la journaliste Nicole Salinger en 1978.

Ceux qui font l’apologie du colonialisme valorisent le savoir-faire britannique en évoquant la transformation du Royaume-Uni, d’un royaume féodal à une puissance industrielle moderne, ce que les autres peuples ne semblent pas être en mesure de faire. Prenant l’exemple de l’Inde, la colonisation britannique a retardé son progrès déjà bien entamé. Au début du 18e siècle, le pouvoir indien détenait 23% de l’économie mondiale, l’équivalent de la part de l’Europe dans son ensemble. Jusqu’à ce que l’Empire britannique laisse son emprise coloniale sur le territoire du sous-continent, ce pourcentage du marché ne s’est pas relevé de sa chute en dessous de 4%.

En 1943, le premier ministre britannique Winston Churchill a réquisitionné 70 000 tonnes de riz en Inde pour nourrir les soldats et la population du Royaume-Uni, ce qui a causé une famine dans la région du Bengale et la mort de trois millions d’Indiens.

Vers la fin du 18e siècle, l’économie du Royaume-Uni est dépendante des retombées du système colonial. «L’investissement inclut la construction de routes et d’égouts, de quais et de ports, d’équipement pour les fermiers et les manufactures, ainsi que tous les nouveaux navires vendus aux marchands», note l’historien Robin Blackburn.

Par rapport au commerce triangulaire impliquant l’esclavage, la Church of England et la plupart des politiciens gardaient cette injustice sous silence. «Trop d’argent, trop de moyens de subsistance et trop de pouvoirs politiques étaient investis. La vie de millions de Britanniques était intimement liée à l’économie de l’esclavage et à l’entreprise du sucre», observe l’historien David Olusoga.

À la nostalgie post-Brexit, pourquoi ne pas rétorquer que 12 millions d’Africains ont traversé de force l’Atlantique dans les cales des navires britanniques entre 1690 et 1807?

Un demi-million d’entre eux n’auraient jamais vu la rive du Nouveau Monde.


En complément:

https://www.pieuvre.ca/2018/02/01/brexit-le-chaos-a-venir-si-londres-met-fin-a-la-libre-circulation-en-mars/

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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