Le combat littéraire de Lettres québécoises

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Dans un monde médiatique où la culture obtient une part toujours plus congrue des ressources journalistiques, couvrir l’actualité littéraire relève presque de l’exploit. Pourtant, certains tiennent toujours le fort. Parmi ceux-ci, on compte Lettres québécoises, un magazine spécialisé qui a profité d’une refonte quasi totale, il y a moins d’un an, pour réaffirmer son engagement envers la scène littéraire d’ici. Rencontre.

Dehors, il fait froid. Très froid. Et dans ce petit café de la rue Rachel, sur le Plateau-Mont-Royal, la mauvaise isolation provoque l’apparition de buée sur les grandes fenêtres laissant encore un peu passer l’éblouissant soleil d’après-midi. Il fait froid à l’extérieur, donc, mais rien ne semble affecter la détermination et l’enthousiasme d’Annabelle Moreau, l’un des trois nouveaux visages à la tête de Lettres québécoises, et ce malgré un mandat plus qu’exigeant.

« Je n’avais pas mesuré l’ampleur de la tâche », reconnaît d’emblée la trentenaire, qui est à la barre de la publication depuis un an. « C’est beaucoup, beaucoup, beaucoup d’investissement et de temps », ajoute-t-elle.

Au-delà de Lettres québécoises, Mme Moreau estime à sept ou huit le nombre de  magazines indépendants qui s’intéressent ici à la scène culturelle. « Il y a beaucoup de choses à faire, mais peu de moyens. »

Peu de moyens, peut-être, mais la relance du magazine a suscité un très fort engouement et une réaction à l’avenant du public. Rebaptisée LQ, la publication a été presque entièrement transformée pour se donner une allure plus jeune et renouveler son public.

« La réponse est incroyable. Je crois que le nombre d’abonnés a bondi de 500%; avant, nous n’étions pas vendus en librairies, ce qui est maintenant le cas. Nous avons donc aussi de nombreuses ventes en kiosques. Le numéro de décembre, sur Leonard Cohen, a été particulièrement populaire. Tous les aspects vont extrêmement bien », mentionne Mme Moreau.

« Il ne reste rien de ce qui existait auparavant », poursuit la jeune femme. « On a vraiment complètement changé le magazine. Bien sûr, on a conservé le nom, mais on a changé la présentation graphique, la reliure, le papier, le distributeur, le diffuseur. On a gardé certains collaborateurs, on en a recruté de nouveaux, et on a segmenté la revue en cinq cahiers qui se répondent entre eux. Et la grosse nouveauté, c’est le cahier création, avec des poèmes, des nouvelles, etc. La mission demeure, mais la façon dont nous le faisons est franchement différente. »

La couverture du magazine de décembre dernier. Photo: LQ.

Les moyens de ses ambitions

Ce qui fonctionne un peu moins bien, ce sont les subventions octroyées pour financer le développement et l’expansion de LQ.  Ajoutez à cela le coût du papier – presque un produit de luxe, en cette ère du tout numérique -, et vous obtenez une machine onéreuse à faire tourner.

Pas question, toutefois, d’abandonner le médium originel de LQ, assure Annabelle Moreau. L’idée n’a même jamais été envisagée, assure la jeune femme. « On voulait vraiment se rapprocher du public avec le papier, y compris en ajoutant une vingtaine de pages supplémentaires par édition. »

L’objectif? Tendre vers le livre-objet, vers la publication que l’on peut laisser traîner sur la table à café pour la feuilleter à l’occasion. Après tout, contrairement à d’autres publications papier jouant davantage dans l’immédiateté, comme L’Actualité ou encore The EconomistLQ propose une bonne part de contenu intemporel.

« C’est sûr que nous aimerions nous développer sur le web – nous sommes présents sur les médias sociaux, je dois mettre en ligne deux articles par mois -, mais le plus grand obstacle à surmonter est celui de l’argent; on sait combien cela coûte cher de refaire un site web, j’aimerais que nous ayons un magazine web avec du contenu exclusif, mais c’est impossible pour l’instant. Les ressources financières ne sont pas là », mentionne Annabelle Moreau.

Sous certains aspects, les obstacles que doit surmonter LQ sont représentatifs des problèmes des médias en général: taraudés par un monde numérique où gratuité de l’information et baisse des revenus publicitaires sont de facto les mots d’ordre depuis plusieurs années, les médias traditionnels doivent se débattre tel un diable dans l’eau bénite pour tenter de mettre sur pied des modèles d’affaires innovateurs qui réussiront à convaincre le public de délier les cordons de la bourse. D’autant plus que les organismes subventionnaires sont toujours un peu plus frileux, réductions budgétaires obligent.

Se démarquer

LQ, c’est aussi une volonté de « sortir » de l’instantanéité, de l’immédiat. Oui, les journaux et les grands médias publient toujours des critiques de livres, par exemple, y compris dans le cadre de l’émission Lire, sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première, mais le magazine fait le pari qu’en prenant le temps de bien réfléchir, de retravailler un texte, on parvient à fournir un contenu de meilleure qualité, et qui intéressera davantage les lecteurs.

« On veut que les gens aient envie de prendre le temps de s’asseoir avec un magazine », résume Mme Moreau.

Et y a-t-il un risque de se faire damer le pion par la concurrence? Pas du tout, estime la jeune femme. « Oui, il y a de la critique littéraire, mais pas comme nous en écrivons. Oui, il y a des portraits d’auteurs, mais pour notre prochain numéro, par exemple, nous consacrons 20 pages à l’auteure choisie. Nous avons une sorte d’amplitude qui nous permet d’aller véritablement en profondeur dans un sujet. Voilà l’avantage du format magazine », ajoute-t-elle.

Passer par la case bénévolat

L’avantage du format magazine, c’est aussi disposer de davantage de temps et de ressources qu’un site web alimenté par une personne cumulant plusieurs chapeaux, par exemple, soutient Annabelle Moreau.

De là à dire qu’il ne faut pas faire ses armes dans ce genre d’entreprise souvent payée en « visibilité », il y a un pas que la trentenaire refuse de franchir; après tout, elle aussi a fait ses classes bénévolement sur le web.

« Pour notre génération, ça a un peu été une porte d’entrée, dans le sens où nous avons constaté que nous n’avions pas de chance, en sortant de l’université, d’entrer à La Presse, ou au Devoir, pour faire de la critique culturelle. Nous nous sommes alors portés vers plein d’autres médias; j’ai par exemple longtemps écrit sur mon blogue, j’ai collaboré gratuitement à d’autres médias, et je le fais encore un peu, des fois. C’est un peu une illusion: ça ne paye pas, il n’y a pas vraiment de modèle d’affaires… »

Vaut-il mieux alors se tourner vers des publications spécialisées telles que LQ pour développer une expérience comme journaliste culturel? Hélas, comme bien d’autres médias, LQ a un budget très serré, et encore… « C’est certain que je pourrais faire un site web et avoir plusieurs collaborateurs non payés, mais je suis contre cela. »

« La critique sur un blogue, ça ne peut pas remplacer de la critique professionnelle par des gens qui font ça toute la journée », soutient encore Annabelle Moreau.

Et maintenant?

Chez LQ, on a peut-être vu un peu grand pour la renaissance du magazine, reconnaît la jeune femme, qui évoque des tables rondes, des discussions en ligne, de la baladodiffusion, un site web plus présent… tous des objectifs que l’équipe de direction s’était fixés en début de mandat, et toutes des idées qui devront attendre, le temps de bien solidifier le côté magazine papier avant de consacrer des ressources et de l’énergie supplémentaires à ces projets additionnels.

« Pour l’an deux, il faudra maintenir le buzz que nous avons en ce moment. Mon objectif, c’est un peu d’offrir un magazine meilleur à chaque fois. Je pense que le côté web sera aussi notre gros objectif pour 2018-2019. Le magazine va aussi très bien, mais nous avons peut-être augmenté trop rapidement le nombre de pages, par exemple – avec tous les suppléments que cela suppose (plus d’écriture, plus de frais postaux, etc.). »

« Nous avons plein de bonnes idées, mais c’est peut-être un peu trop intense tout à la fois. Nous allons continuer à essayer des choses, mais nous serons peut-être moins gourmands. Nous ne révolutionnerons pas l’univers de la critique en un an », reconnaît la jeune femme.

À l’image du contenu de son magazine, donc, Annabelle Moreau veut prendre le temps de bien faire les choses. Une idée qui a déjà fait ses preuves, certes, mais qui, en cette époque de rapidité constante, a des airs de nouveauté fort bien accueillie.


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À propos du journaliste

Hugo Prévost

Cofondateur et rédacteur en chef de Pieuvre.ca, Hugo Prévost se passionne pour le journalisme depuis l'enfance. S'il s'intéresse surtout à la politique, à la science, à la technologie et à la culture, Hugo n'hésite pas non plus à plonger tête première dans les enjeux de société, l'économie ou encore les loisirs et le tourisme.

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