La LOBA: voir autrement l’intimité entre l’artiste, le lieu et le spectateur

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Émilie Plante

Décrire La LOBA en un seul mot relève pratiquement de l’impossible, mais le mot le plus approprié serait sans doute atypique. Production atypique, concept qui sort du connu et du commun, La LOBA n’est pas vraiment un spectacle de danse dans le sens le plus strict du terme, mais un parcours chorégraphique dans lequel chaque visiteur vivra une expérience très personnelle.

Imaginée par Aurélie Pedron, La LOBA est une production de Danse-Cité en collaboration Lilith & Cie, la compagnie de la chorégraphe. Ouvrant la nouvelle saison de Danse-Cité avec force et originalité, la pièce se déroule dans des locaux inutilisés du 3700, rue Berri. L’édifice, porteur d’histoire et doté d’un cachet à la fois démodé et hors du temps, hébergeait autrefois l’Institut des sourdes-muettes des Sœurs de la Providence.

Cette œuvre englobe plusieurs performances pensées comme des tableaux à découvrir derrière une porte close ou dans une salle à aire ouverte, soit au rez-de-chaussée de l’édifice ou au troisième étage, le long d’un immense couloir. Les performances sont exécutées par douze artistes, que des femmes, sélectionnées par Aurélie Pedron : Ariane Boulet, Karina Champoux, Marie Claire Forté, Annie Gagnon, Rachel Harris, Karina Iraola, Audrée Juteau, Linda Rabin, Catherine Tardif, Anne Thériault, Alexane Tremblay et Lucie Vigneault.

Les portes s’ouvrent dès 19 h et se referment à 22 h. Le spectateur peut à sa guise choisir un parcours, s’imprégner d’un des tableaux en y assistant plus longtemps, revenir sur ses pas et regagner une salle qu’il a déjà visitée. Rien ne lui est imposé et il peut se déplacer à son rythme.

Lieux inusités

Parmi les douze tableaux proposés, dans une ancienne cafétéria, les spectateurs sont invités à prendre place sur des chaises berçantes, observant une interprète au dos nu qui déambule très lentement parmi du mobilier ancien, au son d’une musique un peu lancinante. De part et d’autre de la femme, d’immenses blocs de glace fondent peu à peu, signe du temps qui passe.

Dans une sorte d’ancienne chambre froide nous attend, tapie dans le noir, une créature à peine éclairée par un faisceau rouge. Une forme évanescente se meut devant un maximum de trois spectateurs à la fois. Performance inattendue dans une ambiance des plus claustrophobiques.

Au troisième étage, dans l’une des salles aux boiseries anciennes, des interprètes momentanément aveugles se déplacent à travers du mobilier, des lampes, une fourrure suspendue au plafond, un billot de bois, une échelle métallique et encore un tas d’autres d’objets éclectiques. D’avancements en affaissements, les deux danseuses utilisent ce qui les entoure pour créer leur propre trame sonore : couinement d’une table qu’elles poussent, tintement des lampes métalliques qu’elles heurtent et ainsi de suite.

Puis, le spectateur est témoin d’une chorégraphie dans une pièce très peu éclairée, dans laquelle la danseuse s’est entourée de vieilles bannières lumineuses et se déplace avec un microphone, amplifiant tous les sons qui émanent des objets sur lesquels elle se frotte ou qu’elle repousse. Dans une autre salle encore, l’interprète est emmurée dans une cage transparente, semblant vouloir s’extirper d’une sorte d’immense placenta.

Intimité parfois inaccessible

On peut sans se tromper affirmer qu’un des fils conducteurs de La LOBA est cette primauté donnée à l’intimité et au jeu sur le rapport entre l’interprète et le spectateur. Ce dernier, à sa façon, fait en quelque sorte partie de chaque petite scène. D’ailleurs, la notion de rencontre et de relation avec l’autre a toujours tenu une place primordiale au sein du travail d’Aurélie Pedron. Dans ce cas-ci plus particulièrement, les rencontres sont multiples : entre les danseuses et les objets ou le mobilier, entre les spectateurs et les interprètes, entre le bâtiment et tout ce qui l’habite, les êtres et les souvenirs.

Chaque scène paraît se situer en dehors du temps, sans donner toujours immédiatement les clés de compréhension au public. Il faut savoir savourer la lenteur de chaque performance pour pouvoir les apprécier. Elles invitent souvent presque au recueillement.

Malheureusement, les tête-à-tête promis n’ont pas toujours lieu. Le concept souffre d’un manque de coordination en raison de l’afflux de visiteurs qui souhaite assister aux représentations exécutées devant un seul spectateur à la fois. En effet, il faut s’inscrire sur une liste d’attente auprès d’une bénévole et les places sont rapidement comblées. En outre, même si la plupart des microperformances sont pensées pour un maximum de cinq spectateurs à la fois, il n’est pas rare que ceux-ci s’entassent dans les salles et se sentent coincés dans des lieux généralement impropices aux attroupements. De plus, il faut souvent attendre que suffisamment de visiteurs sortent de la salle pour pouvoir y accéder, causant ainsi des moments d’attente qui provoquent une cassure dans le rythme exploratoire du visiteur.

Concept animal

La LOBA, le nom l’indique : il s’agit d’une louve en espagnol. Tout ramène à ce sentiment de tanière, de touffeur d’une grotte mal éclairée. Le décor, tantôt très animal, tantôt plutôt rustique, évoque le caractère forestier et brut du milieu de vie de la louve.

Telle une louve contrôlant son milieu, le spectacle donne la sensation que le côté primal et instinctif des interprètes est exploité par Pedron pour en faire un tout très perceptif. Mais aussi très personnel. Les stimuli sont interprétés différemment d’un spectateur à l’autre, selon le moment précis où il se trouve devant les interprètes. Parfois, il ne verra pas très bien les corps devant lui, parfois les artistes se donneront à lui d’emblée. Tout est une question d’instant capté là, maintenant. La LOBA, c’est ainsi une multitude de possibilités, sans véritable début ni fin.

De plus, le visiteur est invité à effectuer des pérégrinations comme un animal nomade, lui aussi. Témoin des constants changements de chacune des scènes, s’il revient dans une salle qu’il a visitée auparavant, il s’imprègnera de l’éphémérité de chaque moment. Il faut dire que toutes les performances se déroulent simultanément et en continu dans plusieurs pièces différentes en taille et en apparence. Pedron affirme que le spectateur s’y perdra, s’y retrouvera, mais qu’on lui laissera de la place, qu’il aura le champ libre pour tirer ses propres conclusions.

Expérience incomplète, mais à voir

Investissant un lieu non conçu pour un spectacle, dans un bâtiment qui a du charme et une odeur particulière témoignant de son vécu, La LOBA ne ressemble en rien à tout ce que le spectateur aura pu expérimenter à ce jour. Expérience multisensorielle dans un monde parallèle, La LOBA présente également un aspect cinématographique proche de l’univers de Lynch et de certains films d’horreur, par le choix des sons, du lieu, par cette sensation d’étouffement souvent présente dans les salles. Fruit d’un travail acharné qui aura pris deux ans et demi à Pedron, cette expérience assez unique en son genre pose un tas de questions, sans offrir toutes les réponses. C’est au spectateur d’y trouver son compte.

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La LOBA

Présentée jusqu’au 25 septembre au 3700, rue Berri.

Informations : Danse-Cité

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À propos du journaliste

Émilie Plante

Rédactrice web, geek au tempérament artiste, Émilie est une touche-à- tout qui carbure au café et aux activités culturelles. Éternelle étudiante, elle détient un baccalauréat en histoire de l’art, une maîtrise en muséologie, a quelques cours en communication et en gestion derrière la cravate ainsi qu’un doctorat honorifique en « flattage » de chats. Depuis 2009, elle écrit pour des blogues d’entreprises ou des sites traitant de sujets divers (univers geek, communication, féminisme, musique techno, technologies) et est journaliste culturelle depuis plusieurs années. Ses sujets de prédilection sont le cinéma, la danse contemporaine, les arts visuels, la muséologie et… sans doute aussi les chats.

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