Effets spéciaux de Avec pas d’casque: à la tendresse des jours d’ailleurs

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Jim Chartrand

Difficile de trouver, dans notre paysage musical, un groupe plus tendre et délicat que les toujours invitants Avec pas d’casque. Entre les soirs de pluie et les journées enneigées, sans oublier les nuitées au coin du feu et les siestes à l’ombre, la musique de ce groupe folk qui se savoure constamment comme la plus belle des caresses n’a pas besoin d’excuses pour nous enchanter les oreilles à tout coup. Effets spéciaux, leur plus récente offrande, en est encore une douce représentation. « Le temps nous égratigne de toute façon ».

Au cinéma, Stéphane Lafleur (Continental – un film sans fusil, En terrains connus, Tu dors Nicole) est un homme de peu de mots, sauf que chacune de ses observations sait peser fort dans la balance. En musique et en chansons, parolier d’exception, s’il s’arme de la même délicatesse, son intuition s’en prend davantage à l’imaginaire, puisqu’il ne peut ici que s’en tenir à un seul de nos sens pour donner vie à toutes les merveilles de l’ordinaire dont lui seul a le secret. « Lentement je vide ma tête lentement ».

Suite à Astronomie, leur album précédent, acclamé unanimement avec raison face à leur virage judicieux d’un folk de garage à un décidément plus luxueux et soigné, on n’était pas certain de la façon dont le groupe s’y prendrait pour se surpasser. Et pourtant, c’est moins d’un an après qu’ils ont tout de même trouvé le moyen de donner vie à leur plus belle chanson, soit la supra-romantique Dommage que tu sois pris, j’embrasse mieux que je parle, qui a donné en partie le titre à un mini-album qu’on a su apprécier à sa juste mesure.

Trois ans plus tard, voilà que le groupe repousse les limites de leur propre intimité en livrant ce qui est probablement leur album le plus doux et sensible à ce jour. Les tempos s’excitent difficilement et on priorise un enchaînement de ballades si ce n’est de valses en laissant la porte grande ouverte à toutes sortes de subtilités, des trouvailles musicales jusqu’aux compositions célestes que le groupe veut bien nous dénicher. Nicolas Moussette, Mathieu Charbonneau et leurs renforts, s’occupent ainsi de tous les instruments qu’on peut imaginer ou non (un bol tibétain?). « Lentement il faut devenir ».

Mieux, la voix de Stéphane Lafleur a encore tout le naturel nécessaire et désarmant pour donner vie à ses paroles, les seules qui peuvent donner un côté déchirant à une affirmation aussi défaitiste que « Je suis venu t’offrir mes plus plates exploits », tel qu’entendu dans la délicate ouverture qu’est la pièce Autour. C’est d’ailleurs dans le magnifique livret conçu par le batteur Joël Vaudreuil qu’on peut découvrir la richesse sans fin de son unique poésie. Comment ne pas succomber aux tournures inattendues de Loup-Garou comme « Loup-garou sans pleine lune me reconnaitras-tu? Je gagne à être perdu de temps en temps sans camouflage lentement je viens à toi ». Tout comme de son éternel romantisme: « Nos lèvres ne savent pas ce qu’elles font, mais elles le font quand même. »

C’est ainsi, en multipliant les écoutes qu’on veut toujours plus nombreuses, et en s’emballant de l’atmosphère à la portée aussi grande que ses répercussions, qu’on finit par découvrir l’un des albums les plus riches du groupe. Certes, peut-être un brin plus lent à pleinement apprécier, mais inévitablement brillant quand on s’envoûte pleinement des perles comme Les gloires du matin. « Toute la lumière du monde qui fonce dans mon œil faible qui s’ouvre pour te voir ».

Toujours auréolé d’une chaleureuse mélancolie, tantôt tourbillonnante de nostalgie sur Derviches tourneurs, tantôt frissonnante de regrets sur La peur de perdre, ou encore lancinante d’hésitation sur Hu-hum, les raisons de craquer sont nombreuses. Encore plus lorsque le cinéphile en Stéphane Lafleur semble nous évoquer la performance du jeune Jacob Tremblay dans Room, avec les paroles sur Il fait noir de bonne heure qui saluent au passage toutes sortes de banalité. « Bonjour saison de malaises qui s’achève ».

Enfin, fidèle à ses habitudes, le groupe n’aime pas s’étirer et c’est en moins de neuf pièces qu’il sera parvenu à complètement nous conquérir et nous bouleverser. Histoire de nous achever avec intelligence, c’est sur les sublimes paroles de Nos corps (en ré bémol) qu’ils choisiront judicieusement de nous laisser avant le prochain coup de cœur. Et, face à nos oreilles qui fondent devant tant de beauté et d’intuitivité, on ne peut qu’affirmer avec eux, avec la certitude d’être en contact avec quelque chose de grandiose: « Et nous faisons confiance à nos corps… »

9/10

Effets spéciaux sera libéré dans l’infini du monde réel ce vendredi 2 septembre.

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À propos du journaliste

Jim Chartrand

Jim Chartrand est bachelier de l'Université de Montréal en Études cinématographiques. Il gère également un département Superclub d'une succursale Vidéotron. Et il adore la culture avec le plus grand C que vous pouvez imaginer. En fait, s'il n'avait pas autant de fatigue de sa sage vie remplie, il consommerait encore davantage de ces nombreuses drogues de l'art et du divertissement pour mieux vous en parler. Puisque avouons-le, rien ne lui fait plus plaisir que de conseiller et guider les autres, même si ses avis ne font pas toujours l'unanimité. Il se fait donc un plaisir semaine après semaine de vous offrir des textes sur tous plein de sujets qui le passionnent entre un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et...

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