S’exprimer en cinq émotions, nature ou censure?

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René-Maxime Parent

La communauté scientifique défend l’hypothèse que les expressions faciales provoquées par les émotions ne sont pas déterminées par la culture, mais par la biologie universelle. À contre-courant, le psychologue espagnol José Miguel Fernández Dols y voit un outil pour l’interaction sociale plus que la représentation d’une émotion interne, d’après El País du 19 août.

La joie, la tristesse, la colère, la peur et le dégoût seraient les cinq émotions universelles, d’après le psychologue américain Paul Ekman qui a été le consultant scientifique du film Inside Out ( 2015 ) produit par Disney portant sur le sujet. De son côté, le groupe de chercheurs du psychologue José Miguel Fernández Dols a étudié les visages d’une dizaine de sportifs aux Jeux olympiques recevant la médaille d’or, d’une centaine de personnes qui ont un orgasme, de 174 combattants de Judo gagnants leur combat, des amateurs de soccer en train de célébrer et jusqu’à 22 toréadors à l’œuvre.

Si la biologie universelle lie cinq émotions de base à cinq expressions faciales, tous les êtres humains devraient être en mesure de les reconnaître, peu importe leur culture. Le collègue du psychologue espagnol, le psychologue Carlos Crivelli, ainsi que l’anthropologue Sergio Jarillo du Musée d’histoire naturelle à New York se sont rendus en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans l’archipel des îles Trobriand. Là où les habitants vivent de la pêche et d’une agriculture rudimentaire, sans électricité ni eau potable. Le duo de chercheurs a montré à 68 enfants et adolescents six photographies de visages avec les cinq expressions faciales de base : joie, tristesse, colère, peur et dégoût, en plus d’une expression neutre.

Seulement 58 % des jeunes des îles Trobriand ont associé le sourire à la joie. Pourtant, il s’agissait du meilleur résultat tenant compte que la tristesse a été identifiée à 46 %, la peur à 31 %, le dégoût à 25% et la colère à 7%. Les chercheurs ont obtenu des résultats similaires à Matemo, une île éloignée du Mozambique. Puis, ils ont refait l’expérience avec 113 garçons au cœur de l’Espagne, à la capitale Madrid. La majorité des jeunes ont associé l’émotion de base à son expression faciale respective. Le fait de vivre dans la culture occidentale influence la reconnaissance des cinq expressions, ce qui a peu à voir avec la biologie universelle.

Le psychologue va plus loin que l’appartenance culturelle, il emploie le terme « interaction sociale », c’est-à-dire selon le contexte tel que ceux étudiés par le groupe de chercheurs énumérés plus haut.

Bonheur ou positivisme

De par la volonté de codifier les interactions entre usagers, le média social Facebook a ajouté une gamme de bonshommes sourire afin de réagir aux commentaires mis sur le fil de nouvelles. « L’industrie du bonheur génère beaucoup de revenus faisant miroiter que le sourire se cache derrière la joie », affirme le psychologue espagnol en référence à l’engrenage international de formations, de livres de développement personnel et d’autres formes de charlatanisme. « Les expressions faciales sont des stratégies interactives. Les enfants, quand ils tombent par terre, ne commencent à pleurer qu’au moment où ils voient leur mère », soutient-il.

La nouvelle fonctionnalité de Facebook nous donne droit à cinq expressions pour se manifester, ce n’est pas assez pour s’exprimer. « Le concept d’émotion de base est populaire, mais n’est pas nécessairement scientifique », affirme le psychologue espagnol. Il donne pour exemple l’ouvrage The Book of Human Emotions de l’historienne britannique Tiffany Watt répertoriant 156 émotions différentes, et mentionne le terme « awumbuk » issu de la culture Baining de la Papouasie-Nouvelle-Guinée signifiant la sensation de vide que laisse derrière lui un invité qui s’en va. « En psychologie, c’est comme employer le vocabulaire de la rue. Les gens veulent Inside Out (2015), mais la réalité est tout autre, pour le mieux », conclut-il.

Les magazines Playboy et National Geographic ont surnommé « îles de l’Amour » l’archipel Tobriand dépeint comme étant un « paradis avec une liberté sexuelle relative » par l’anthropologue austro-hongrois Bronisław Malinowski dans un ouvrage publié en 1929. Dans les faits, rappelle le psychologue espagnol, la pratique culturelle dont ce dernier a été témoin relève plus de la cruauté que de la romance, que les femmes infligent aux hommes.

Même épris d’exotisme, le touriste ne devrait pas perdre de vue que seulement 7 % des jeunes ont identifié la colère. Si l’une de ces femmes lui fait un sourire, ce n’est peut-être pas parce qu’elle est contente de le voir sur son île.

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À propos du journaliste

René-Maxime Parent

Rédacteur en chef de la section Société, René-Maxime Parent s’est joint à Pieuvre.ca en 2014. Sa couverture de l’actualité internationale se partage entre l’Amérique latine et la Scandinavie. Son intérêt pour les arts visuels, le cinéma et l’architecture le conduit à parcourir la métropole québécoise régulièrement.

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