FTA – The Black Piece, la pièce lumineuse d’Ann Van den Broek

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Mathilde Perallat

Pour sa nouvelle création, la chorégraphe Ann Van den Broek a choisi un parti-pris radical: plonger la scène et ses danseurs dans un noir quasi complet, les éclairant seulement d’une lampe de poche.

On pense communément que le noir est sinistre. Ceux qui connaissent les toiles de Soulages et son « outre-noir » savent qu’elles n’ont rien de sombre ni de triste. Il y donnait une luminosité étonnante. L’obscurité de Van den Broek quant à elle, est un noir qui cache pour mieux révéler. Le noir n’est-il pas l’endroit de tous les secrets ? Le noir comme moment d’intimité. Comme refuge. Le noir comme espace de la peur enfouie, de l’angoisse, de la honte aussi parfois.

La quête de Van den Broek est claire. En faisant apparaître la lumière dans l’obscurité, elle veut toucher au plus proche à la sincérité des sensations. Véritable révélateur d’âme.

Tout commence par des bruits, de pas, de vêtement, de souffle. On ne voit presque rien, on devine les mouvements. Une lampe faisant aussi office de caméra se promène et révèle sur un écran, objets abandonnés sur le sol, puis visages. Ils sont surpris, apeurés, pris sur le vif, près à l’attaque, violés dans un moment à eux.

Le dispositif de la chorégraphe est simple, mais brillant. Ils sont cinq danseurs. Alternativement, ils se relaient à la fois dans la lumière et sur l’écran, telles des apparitions venues d’ailleurs. Parfois victimes de la lumière, ils semblent d’autres fois l’apprivoiser, la narguer, voire essayer de la dominer. Quasiment découpée en séquences, la pièce change sans arrêt de rythme et d’intensité à la lumière des sensations complexes abritées par le noir. Un thème revient plusieurs fois ; à l’unisson, ils se retrouvent en ligne dans une sorte d’état de transe commune envahi d’une même ivresse.

Tout au long de la pièce, de manière similaire à l’utilisation des profondeurs de champ au cinéma, la caméra permet au spectateur d’entrer dans le sujet à différents niveaux. On peut choisir d’observer la lumière sur le danseur (le danseur éclairé?) ou choisir de regarder le plan rapproché de ses expressions sur l’écran.

Oeuvre photographique et cinématographique autant que chorégraphique, ce qui apparaît sur nos écrans est de toute beauté et irradie.

Mais finalement, si ce n’était pas le projecteur, mais le noir qui détenait le plus de vérité ? Difficile alors de ne pas se rappeler les mots éclairés de Victor Hugo sur le noir : « Celui qui médite vit dans l’obscurité; celui qui ne médite pas vit dans l’aveuglement. Nous n’avons que le choix du noir. »

Je vous invite à y méditer devant l’œuvre magnifique d’Ann Van den Broek.

DANSE

27 + 28 MAI 2016 USINE C

Dans le cadre du FTA

ANN VAN DEN BROEK

Ward/waRD


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À propos du journaliste

Mathilde Perallat

Mathilde Perallat vient de France, et plus particulièrement de Provence. Avant de s’installer à Montréal, elle a passé plusieurs années dans la capitale culturelle française où elle s’est nourrie de théâtre, de danse et de cirque en forte quantité – autant que de qualité. C’est aussi par sa propre pratique des arts du cirque, en tant que danseuse aérienne, qu’elle est tombée amoureuse des arts de la scène. Formée en sociologie et en gestion, et doctorante à Concordia dans une recherche sur le rôle social que peut porter le cirque, Mathilde s’inspire et nourrit son âme et son esprit de spectacles en tous genres tout en continuant à se forger un esprit critique, cette critique qui fait si bien la réputation de son pays, pour le meilleur et pour le pire. Elle sait néanmoins mettre de l’eau dans son vin (selon les circonstances) et tente de donner des avis qui mesurent regard personnel et mise en perspective, toujours dans une grande ouverture.

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