FIFA – Truffaut et Godard: au coeur d’une rupture percutante

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Émilie Plante

François Truffaut et Jean-Luc Godard, ces deux icônes qui ont porté la Nouvelle Vague et dont la dispute notoire saisit l’imaginaire encore aujourd’hui, ont fait l’objet de plusieurs écrits et documentaires. S’ils ont d’abord cherché ensemble à bousculer la rigidité d’un cinéma qui ne les interpellait pas tant, ils se sont finalement éloignés l’un de l’autre, tant dans leur vision du cinéma que dans leurs idéologies respectives. Il s’agit d’ailleurs de la ligne directrice du documentaire Truffaut, Godard: scénario d’une rupture, présenté dans le cadre du FIFA.

On évoque rarement l’un sans nommer l’autre. Deux figures importantes du cinéma français, deux frères d’armes qui ont parfois choisi les mêmes combats, Godard et Truffaut semblaient liés, même dans leurs différences. S’ils se rejoignaient dans leur intérêt pour un cinéma renouvelé, tout le reste les opposait: les milieux dans lesquels ils avaient grandi, leurs idéologies, leur manière d’aborder la réalisation d’un film et leur façon de critiquer le cinéma (tous deux ont écrit pour les Cahiers du cinéma à partir du début des années 1950).

Dans le documentaire Truffaut, Godard: scénario d’une rupture, on met en lumière le point de rupture entre les deux hommes: la querelle épistolaire survenue suite à la sortie du film La nuit américaine de Truffaut. Depuis quelques années, une tension planait entre eux, mais c’est en mai 1973 que tout a irrémédiablement éclaté. Godard a écrit à Truffaut tout le mal qu’il pensait de son plus récent film, La nuit américaine. Dans sa lettre, il l’attaquait, le traitait de menteur et, chose étrange, lui demandait tout de même de l’aider financièrement à produire un film. La riposte de Truffaut a été assassine: dans une missive d’une vingtaine de pages, il a déboulonné les arguments de son confrère en comparant son comportement à “une merde sur son socle”. La rupture était officiellement consommée.

Une rupture comme au cinéma

En donnant à voir à la fois des extraits d’archives, des segments de films et des interviews avec des historiens, cinéastes et autres références de l’univers cinématographique (Mathieu Amalric, Olivier Assayas, Claire Denis, Gilles Jacob, Jean-François Stévenin, Marin Karmitz, Antoine de Baecque et Claude Givray), le documentaire, réalisé par Claire Duguet et Arnaud Guigne, évoque toutes les nuances dans l’art et la pensée critique des deux réalisateurs, malgré leur destinée quasi inséparable. Mais les années passeront et les deux figures de proue de la Nouvelle Vague continueront de s’invectiver par médias interposés, jusqu’au décès de Truffaut en 1984. En fin de film, Duguet et Arnaud laissent planer un doute: sans la mort prématurée de Truffaut, au fil du temps, les deux monuments du cinéma français se seraient-ils réconciliés?

Le documentaire fait état des signes avant-coureurs de cette scission et en énumère toutes les étapes: Godard, de plus en plus poussé vers les films politiques et activistes, reprochait à Truffaut de faire du cinéma bourgeois, menteur. Duguet et Guigne dépeignent Truffaut comme le poète du clan et Godard comme le scientifique. Et en un sens, ce documentaire traite de la rupture sous un aspect filmique, puisqu’elle apparaît en elle-même comme du cinéma, à un détail près: il n’y a ni bon, ni méchant.

En outre, le film, pourtant en partie réalisé par une femme, est bercé par un univers résolument masculin: une seule femme y est interviewée et la façon de dépeindre la dispute entre Godard et Truffaut porte une aura un brin machiste, sans doute le fruit de la pensée de l’époque.

Dynamique et concis, Truffaut, Godard: scénario d’une rupture semble n’effleurer que la surface d’une histoire dont on aurait encore tant à raconter. Réalisé pour une série de documentaires sous la forme de duels pour la télé française, on comprend toutefois la nécessité d’aller à l’essentiel.

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Truffaut, Godard: scénario d’une rupture

France, 2015, 52 minutes

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À propos du journaliste

Émilie Plante

Rédactrice web, geek au tempérament artiste, Émilie est une touche-à- tout qui carbure au café et aux activités culturelles. Éternelle étudiante, elle détient un baccalauréat en histoire de l’art, une maîtrise en muséologie, a quelques cours en communication et en gestion derrière la cravate ainsi qu’un doctorat honorifique en « flattage » de chats. Depuis 2009, elle écrit pour des blogues d’entreprises ou des sites traitant de sujets divers (univers geek, communication, féminisme, musique techno, technologies) et est journaliste culturelle depuis plusieurs années. Ses sujets de prédilection sont le cinéma, la danse contemporaine, les arts visuels, la muséologie et… sans doute aussi les chats.

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